Décrypter l’intelligence vivante de l’émotion

« Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner » de Patrice Van Eersel

par Pascale Fleury

VOTRE CERVEAU N’A PAS FINI DE VOUS ÉTONNER

de Patrice Van EERSEL  

Fiche de lecture de Pascale FLEURY

PROMO 8

Notre cerveau est fabuleux : il est totalement élastique ! Même âgé, handicapé, partiellement amputé, le système nerveux central peut se reconstituer. Il est aussi totalement social, il donne sa pleine mesure en entrant en résonnance avec d’autres : nous sommes constitués pour entrer en empathie avec autrui. Ce livre va aborder ces questions passionnantes avec 5 médecins et chercheurs :

Boris CYRULNIK, neuropsychiatre et éthologue, Pierre BUSTANY, chercheur, spécialiste en imagerie médicale, Jean-Michel OUGHOURLIAN, psychiatre et professeur de psychologie, Christophe ANDRE, psychiatre, spécialiste des thérapies cognitives, et Thierry JANSEN, chirurgien devenu psychothérapeute.

PREMIÈRE PARTIE : NOTRE CERVEAU EST PLASTIQUE

Nos neurones se remodèlent et se reconnectent jusqu’à la fin de notre vie. Aujourd’hui  presque n’importe quelle zone du cerveau est modelable, au prix d’efforts certes puissants mais accessibles. Ainsi, les zones corticales spécialisées dans une fonction sensorielle (toucher, vision, …) ou motrice peuvent se remplacer les unes les autres. Certaines personnes fonctionnent par exemple avec un demi-cerveau !

En peu de temps, sous l’influence d’émotions, d’images, de pensées, d’actions diverses peuvent se produire plusieurs phénomènes :                                                                              

– de nouveaux neurones peuvent naître dans notre cerveau                                      

– nos neurones peuvent se développer, multiplier leurs synapses ou se ratatiner        

– nos réseaux de neurones peuvent même remplacer un sens par un autre                

L’ensemble de notre cerveau peut entièrement se réorganiser suite à un accident par exemple. On peut garder un esprit élastique jusqu’à notre mort, si nous cultivons 2 aspects : notre gout pour la nouveauté et notre capacité à l’empathie.  

Le concept de résilience dit que donner de l’affection à un enfant abandonné peut lui permettre de « renaître ». Au bout d’un an, placé dans une famille d’accueil affectueuse et attentive, ses synapses repoussent comme primevères au printemps, son  néocortex est « regonflé », images à l’appui. Cette atrophie des orphelins mis en isolation sensorielle, comme leur résilience ultérieure, sont des preuves de la plasticité neuronale et corticale. Le plus important n’est pas que des neurones puissent repousser, mais qu’ils s’interconnectent. Un neurone isolé ne sert à rien. L’intelligence, la sensibilité, l’empathie, toutes les fonctions psychiques dépendent du degré d’interconnection et de vivacité des neurones.                                

Contrairement à ce que disent les Media, la plus grande maltraitance n’est pas physique mais liée à une carence affective. Celle-ci fait des ravages silencieux. L’enfant n’est pas mal traité, ni agressé. Il est juste seul.

DEUXIEME PARTIE : NOTRE CERVEAU EST SOCIAL

Nos neurones ont besoin d’autrui pour fonctionner car notre cerveau est neurosocial. Nos circuits neuronaux sont faits pour se mettre en phase avec ceux des autres. Nous n’avons donc pas le même cerveau, et donc pas la même vie, selon les relations que nous entretenons avec autrui. Nos neurones ont absolument besoin de la présence physique des autres et d’une mise en résonnance empathique avec eux. Les contacts virtuels, en augmentation croissante, poseront un gros problème.

Nos neurones attrapent les émotions des autres. Au moindre sourire, au moindre affrontement, nous sommes en résonnance. Ainsi, notre cerveau n’est pas le même selon que nous trouvons notre interlocuteur plus ou moins sympathique, drôle, suspect, stupide, dangereux, tonique… Les bienfaits d’une relation positive, de même que les méfaits d’une relation toxique, ont des effets cumulatifs.

Tout cela fonctionne, entre autres, grâce aux neurones miroirs. C’est un mécanisme qui fait que dès la naissance, notre cerveau « mime » les actions qu’il voit accomplir par d’autres, comme si c’était lui qui agissait. En 1996, en Italie, RIZZOLATTI travaille avec des singes, portant des casques à résonnance magnétique.  Pause déjeuner, il tend la main droite vers un sandwich : le cerveau du singe qui le regarde fait crépiter le casque.  Le chercheur arrête son geste, puis le recommence ; à nouveau crépitement. L’IRM lui montre que le singe, resté immobile, envoie de l’énergie à son cerveau « comme si c’était lui qui levait la main droite pour attraper le sandwich ! Il venait de découvrir le principe des neurones miroirs ! Mais pour cela, il faut que l’objet soit signifiant pour le singe. Une banane, crépitement. Un stylo, rien.

L’intelligence relationnelle repose sur un processus fulgurant de rapidité. Notre cerveau peut capter, en quelques millièmes de secondes, quantité d’informations simultanées (odeur, aspect amical ou menaçant…) sur la personne en face de nous. Notre mécanisme de survie, processus archaïque, se déroule hors de toute conscience, à la vitesse éclair d’un réflexe. Si le rire est le processus de contagion neuronale le plus rapide de tous, le sourire est l’expression que le cerveau humain décrypte le plus vite et avec le plus de nuances. Sans cette rapidité et cette subtilité de décodage de l’autre, l’empathie serait impossible. Cette communication ultrarapide et multiniveaux constitue « la voie basse » de l’intelligence relationnelle. Elle ne fait pas de compromis, ni de diplomatie. D’où l’importance de notre cerveau civilisé ou « voie haute » qui commence par la réflexion consciente et met en action les structures neuronales du néocortex. Cette voie est plus lente, mais plus nuancée, riche, flexible, faisant intervenir la mémoire, les valeurs, les croyances, la culture (ex : au cinéma, la voie basse réagit comme si le film d’horreur était vrai, et la voie haute nous contrôle pour que nous restions assis sans nous sauver).

On a montré que les relations harmonieuses mettent tous les chronomètres neuronaux des protagonistes en phase, ce qui, outre un meilleur métabolisme, leur apporte un bien-être accru. L’altruisme serait un instinct. Comme nous ressentons la souffrance de l’autre, en le secourant, nous cherchons à nous soulager nous-mêmes. Dans notre cerveau, les neurones qui ressentent l’autre côtoient les neurones moteurs qui permettent d’agir. Or, notre altruisme est sans arrêt bloqué. Nous sommes bombardés d’informations terribles par les media, sans capacité d’action réelle (que ne sont pas chèque ou signature de pétition), ensuite, nos grandes villes ne nous permettent pas de répondre au trop plein de contacts, enfin nos relations amicales ou familiales se passent le plus souvent par l’intermédiaire de machines qui n’autorisent pas le contact direct, physique, sensoriel. Les enfants jouent de moins en moins entre eux et sont de plus en plus violents… L’indifférence nous gagne tous.

A quoi servent les neurones miroirs ? A nous préparer à l’action, en renforçant les voies neuronales de notre cerveau moteur. Plus vous répétez l’activation d’une voie, même par imagination, plus cette voie se renforce, plus le geste auquel elle correspond va   devenir facile, automatique. Ainsi, vous entrainez vos doigts à bouger, au bout de 8 jours, vous les bougerez 50% plus vite. Si vous avez seulement visualisé l’action, votre vitesse d’exécution s’améliorera de 20 à 30 %, tout cela grâce au système miroir.    Avec la neuro imagerie, on constate que si un musicien en écoute un autre jouer, il se passe dans leurs cerveaux des choses absolument comparables. Dans le cerveau d’un non musicien, même s’il apprécie le concert, il ne se passe pas grand choses dans son cerveau. Ceci est vrai pour tous les arts, les apprentissages. Notre esprit ressent le besoin impérieux d’achever une forme ou un geste à peine ébauché. Il est bâti pour systématiser, intégrer et rationaliser, parfois à outrance.

Ce système miroir nous pousse à faire le bien d’autrui, car nous y avons intérêt. Tout être vivant cherche à survivre, étendre son territoire et à se reproduire. Nous avons développé notre instinct de groupe car seuls nous aurions été impuissants. Nous avons intérêt à aider nos congénères, et quand autrui éprouve une souffrance, en nous résonnent les mêmes sensations désagréables. On recherche donc le bonheur d’autrui… pour notre propre satisfaction. Mais, quand le corps social se dérègle, ce système tombe en panne. Pour ne pas souffrir de voir autrui souffrir, je le fais disparaître du champ public : camps, ghettos, asile, prisons… Pour bien fonctionner, le système miroir doit être encadré par des valeurs, une culture, des savoirs. Notre plasticité neuronale a donc vraiment  un rôle social.

Les mécanismes hormonaux et enzymatiques influencent la neuroplasticité, ou la bloquent chez les dépressifs et les stressés. Un cerveau déprimé ne donne pas les mêmes images qu’un cerveau tonique. Pourquoi certaines personnes ne dépriment jamais, bien qu’ayant subi guerres ou traumatismes, alors que d’autres, pour des riens, se mettent à broyer du noir et sont incapables de réagir ? L’exercice physique assidu semble empêcher  la dépression par la sécrétion d’insuline, un des facteurs de développement des réseaux neuronaux. L’exercice physique retarde le vieillissement, et dans une moindre mesure l’alimentation… Mens sana in corpore sano !

La plasticité neuronale baisse avec l’âge, mais si un vieux cerveau est bien entraîné, il connaît des raccourcis neuronaux et fonctionne à merveille, voire mieux que chez un plus jeune. Si un enfant ne peut utiliser son intelligence et ses facultés mentales (guerre, abandon…) ses réseaux synaptiques ne se développeront pas, et on pourra conclure qu’il est stupide. Le cerveau ne s’use que si l’on ne s’en sert pas !

La découverte des neurones miroirs suscite un enthousiasme énorme dans toutes les disciplines de la neuroscience à la psychiatrie ou la philosophie. Le PET-scan enregistre dans votre cerveau que, si vous me voyez remplir un verre d’eau et le boire, les mêmes zones s’allumeront que dans le mien. Alors que si un bras de levier mécanique fait le même geste, votre cerveau n’aurait pas bougé. Votre cerveau agit en miroir parce que je suis un être humain et vous aussi ! Cela explique aussi l’empathie. Cette disposition du cerveau à imiter ce qu’il voit faire -quand l’action l’intéresse- explique l’apprentissage, mais aussi la rivalité.

Après le cerveau cognitif et le cerveau émotionnel, nous aurions donc aussi un cerveau mimétique. Nos neurones miroirs détermineraient toutes nos relations. Si nous désamorçons la spirale violente qui transforme le modèle en rival ou obstacle, je pacifie mes rapports humains. Cela va susciter des émotions et sentiments positifs, bonne humeur, estime, amour. Mais si le rapport mimétique, entre 2 individus tourne à la rivalité, tout l’appareil cognitif et intellectuel va se mobiliser pour renforcer ma rivalité et donc mon agressivité. Cette hypothèse reprend les 3 états décrits par Henri LABORIT : l’agression, la fuite ou l’inhibition et remet en question toute la psychopathologie. On ne cherchera plus à réduire les symptômes de la maladie mentale au niveau cognitif par la rationalité, au niveau émotionnel par la psychothérapie, mais en trouvant un moyen d’agir au niveau mimétique.        La sagesse consiste à apprendre à désirer ce que l’on a.

TROISIÈME PARTIE : NOTRE CERVEAU EST ÉMOTIONNEL ET AUTONOME

Sentir, penser, agir… Tout cela ne consomme que 1 % de notre énergie cérébrale, c’est la partie consciente. Le reste est utilisé par le non-conscient. Un neurone ne devient opérationnel que si des dendrites se mettent à pousser, le reliant par des synapses à d’autres neurones. Les 6 moteurs de croissance dendritique les plus importants sont : le désir, l’affection, l’interrogation, la réflexion, l’action, l’effort volontaire. Ce qui détruit les neurones, là aussi, dans le désordre : le vieillissement, le stress, la pollution, certaines maladies, et surtout la passivité. Apprendre, aimer, agir méditer rend vigoureux nos neurones et nos synapses.

On sait maintenant que notre cerveau ne comporte pas de régions spécialisées dans le calcul, la sémantique, la vision : tout fonctionne en réseau ! Et ces réseaux échangent en permanence des informations, même quand on pense ne rien faire. Ces réseaux sont à la fois stables (sinon on ne saurait plus qui on est en se réveillant) et mouvants (se rappeler un souvenir, c’est aussitôt en modifier le réseau).

Notre cerveau fonctionne toujours à flux tendu, est toujours à 100% de ses capacités, nuit et jour. Mais seulement 1 % de cette activité est cognitive, c’est-à-dire accessible à la conscience, ce qui nous sert à penser, parler, inventer, décider ou bouger. Les 99 % constituent « le fonctionnement cortical par défaut ».

Les 3 principaux créateurs de réseaux neuronaux sont l’imitation, l’émotion et la répétition. Ces 3 facteurs constituent la trame de notre vie affective et relationnelle, car notre cerveau est éminemment social. Le bonheur s’engramme, l’avantage des émotions, c’est qu’on peut apprendre à les canaliser, les apprivoiser nous dit Christophe ANDRE. Les émotions se trouvent au centre de la plasticité neuronale. Nos réseaux neuronaux sont génétiquement bâtis pour nous faire ressentie la peur, la colère, la joie et la tristesse. Ces dispositions sont ensuite modulées par les différences individuelles, familiales, sociales, culturelles etc… Nous avons grand mal à réguler nos flux émotionnels, nous basculons en « pilote automatique » dès qu’ils deviennent trop intenses, sans les contrôler.  

La base de tout changement psychique émotionnel durable et autoproduit c’est la neuroplasticité : la survenue de modifications fonctionnelles des voies neuronales. Et la base de la neuroplasticité, c’est la notion d’expériences et d’exercices inlassablement répétés : l’entraînement de l’esprit. C’est vrai pour la thérapie, mais aussi pour la prévention.

L’apprentissage de la pleine conscience traite la phobie du rougissement : la personne rougissant se focalise à 100% sur 2 questions « est-ce que je rougis ou non ? » et « est-ce que les autres ont vu que je suis si mal à l’aise que je deviens plus rouge qu’une tomate ? ». Plus on focalise sur cela, plus on rougit : c’est un cercle vicieux ! On place le patient face à un public qui le regarde en silence. Il devient vite écarlate, et doit élargir son focus attentionnel. Le psy  lui dit, « vous êtes rouge, c’est désagréable, c’est comme cela. Prenez conscience des petits bruits, comment vous respirez, la lumière et la décoration de cette pièce, les vêtements et les gestes des gens… Tout cela sans fuir les émotions désagréables ressenties, mais en invitant d’autres éléments à votre conscience ». Ainsi, le flot émotionnel est toujours là, mais peu à peu il va s’écouler de manière différente. En pratiquant régulièrement, la personne va réussir à guérir de façon rapide et spectaculaire.

La psychologie contemporaine s’intéresse aux grandes émotions, franches et entières, et se préoccupe peu des états d’âme. Les grandes émotions nous possèdent totalement, mais ne durent pas. Des état d’âme, eux, émotions plus subtiles, sont tenaces et influentes et peuvent durer des jours, des semaines ! Christophe ANDRE considère qu’elles sont incroyablement importantes, et que l’essentiel de notre vie intime est fait d’un tissage d’états d’âme.

QUATRIEME PARTIE : NOTRE CERVEAU RESTE UNE ENIGME

De quoi sont faits nos rêves ? Les neurologues croient aujourd’hui que, pendant le sommeil paradoxal, le cerveau, libéré du contrôle conscient exercé par les lobes frontaux du néocortex, remodèle les réseaux neuronaux. A quoi ressemble ce remodelage ? Mystère ! Tout ce à quoi vous avez accès, c’est la traduction qu’en a fait votre moi conscient à la dernière seconde, juste au moment éclair du réveil, à la sortie de votre rêve.

Jean-Pol TASSIN, neurobiologiste est spécialiste des addictions. Les substances (cocaïne, morphine, cannabis, héroïne, amphétamines, alcool, tabac) envoient dans nos neurones, via le système sanguin, des molécules qui s’immiscent dans le fonctionnement des synapses. Ces nano-espaces entre les cellules nerveuses abritent les allers-retours ultrasophistiqués de la bonne centaine de neuromédiateurs existants (adrénaline, sérotonine, acétylcholine, dopamine..) qui modèlent nos états intérieurs, pulsion, émotions, décisions, inhibitions, sentiments et états d’âme. L’effet de ces drogues est toujours le même : libérer de la dopamine, qui vient stimuler artificiellement le « circuit de la récompense » dans le cerveau, ce qui nous procure la sensation de plaisir.

TASSIN considère 2 réseaux neuronaux : celui de base, soit 99 % des neurones, qui traite toutes les opérations de la vie (sens, motricité, décisions, volonté, mémorisation… Le second  compte moins de 1 % des neurones, superposé au premier, dans un rôle de modulateur, rôle capital ! En effet, selon les circonstances, ce réseau modulateur peut décider d’affecter telle tâche corticale au cerveau cognitif lent (on en aura donc conscience, on pourra en parler, le mémoriser…) ou bien la tâche sera confiée à des instances inconscientes, en analogie rapide. Par exemple, on peut respirer sans y penser, en analogie rapide ; on peut aussi le faire de façon volontaire ce qui entre alors dans le champ de notre cerveau cognitif lent.

Lorsque nous nous endormons, le système modulateur de nos neurones noradrénalinergiques et sérotoninergiques cesse de fonctionner (sinon, c’est l’insomnie garantie) et le cerveau cognitif lent est hors circuit ; toutes les informations sont traitées de façon analogique rapide. C’est le sommeil paradoxal. TASSIN affirme que ce n’est pas le temps du rêve, car celui-ci ne surviendrait qu’au moment du réveil. On se réveille car nos neurones modulateurs se sont mis à fonctionner, même une fraction de seconde. Notre cerveau cognitif lent se réveille, même brièvement, et en une fraction de seconde, fabrique une histoire… (une image par 5 centièmes de seconde). Notre sommeil est constellé de miro-réveils neuronaux de survie. Bref, c’est toujours l’énigme …. Si le scénario de nos rêves s’écrit à la seconde où nous nous réveillons, que se passe-t-il lors du sommeil paradoxal ?

L’apprentissage n’est possible que grâce à la plasticité neuronale. Nos connexions dendritiques ne cessent de fabriquer de nouvelles synapses et d’en dissoudre d’autres. Quand on apprend qq chose de neuf, certains circuits se créent, d’autres non réactivés dépérissent. Toutefois, certaines voies neuronales installées ne s’effacent plus : quand on a appris à monter à vélo, c’est pour la vie. Quand on observe les cerveaux de personnes ordinaires et de moines ou grands méditants devant des situations à fort contenu émotionnel négatif, tout le système neuro-immuno-endocrinien des personnes ordinaires se trouve ébranlé avec une forte réaction de stress, suite à une forte activation de leur néocortex droit. Cette réaction est faible chez les nonnes par exemple.

Ensuite, les 2 groupes étudiés rassemblaient des méditants de plus de 10.000 h et de plus de 40.000 h, histoire de ne pas supposer un biais génétique (ceux qui ont choisi la voie de la prière ou de la méditation étaient peut-être prédisposés à cette vie). La seconde catégorie était peu stressée par les situations fortement négatives, et retrouvaient plus vite un etat d’émotions agréables, avec un néocortex gauche fortement activé, et une meilleure défense   immunitaire. Nous pouvons donc inverser les effets dévastateurs d’un contexte émotionnellement négatif par la méditation

De nos jours il existe un débat stérile entre les 3 grandes voies de la psychologie : la psychanalyse, le comportementalisme et la psychologie humaniste, au lieu de les considérer comme complémentaires.

« Éloge de la fuite » de Henri Laborit

par Laurent CHATAING

ÉLOGE DE LA FUITE

Henri Laborit

Fiche de lecture par Laurent CHATAING

PROMOTION 8  PSYCHOPRATICIEN LE
 MAI 2015


L’éloge de la fuite est l’ouvrage qui, avec « mon oncle d’Amérique », le film d’Alain Resnais, a fait connaitre Henri Laborit au plus grand public. Il marque une étape dans le regard que l’homme porte sur son existence, nous invitant à nous voir comme des êtres vivant…pour vivre, obsédés par la recherche de dominance. Celle-ci peut être décrite comme l’a fait H. Laborit, comme la dominance des individus entre eux. Elle peut aussi être vue comme la recherche de dominance vis-à-vis du seul fait d’être mortel et animé par un système nerveux largement non conscient et automatique et qui nous contraint à notre seule subjectivité !
Les travaux de H. Laborit ont ouverts la voie aux neurosciences. Nous ne pouvons que rendre hommage à ce chercheur exceptionnel. Merci à Laurent pour cette fiche de lecture si complète et de ses propres commentaires au fil de la présentation.

C.APerissol


ÉLOGE DE LA FUITE
Henri LABORIT  1914 – 1995

Initialement chirurgien, il s’oriente vers la recherche avec la découverte de plusieurs psychotropes dont le 1er  neuroleptique, la chlorpromazine, de techniques d’hibernation et d’anesthésier pour la chirurgie, il se passionne également pour l’étude de la biologie des comportements, ce qui lui permet d’éclairer d’un jour nouveau de nombreux pans de l’activité humaine.
 Il a milité pour le décloisonnement scientifique, (suggérant des équipes de mono-techniciens poly conceptuels) , seul garant d’une approche globale de phénomènes complexes comme le vivant , à l’encontre de la tendance moderne au réductionnisme ,mettant en avant pour cela  l’importance de la notion de niveaux d’organisation et de son corollaire =le fait qu’une structure est toujours plus que la simple somme des éléments qui la composent
 
INTRODUCTION

nous ne vivons que pour vivre, grâce à notre système nerveux (SN) qui n’a comme rôle que celui d’agir pour maintenir notre structure, grâce:

  •    aux pulsions ; boire, manger, copuler étant les principales, (cerveau reptilien)
  •    à l’apprentissage de ce que l’extérieur modifie de nos pulsions (cerveau limbique)
  •    qui permet l’apparition de l’imaginaire (cerveau cognitif)

 
le fait que les mammifères ont un cerveau limbique, qui mémorise le fait que pour obtenir un objet ou un être gratifiant ,nous nous trouvons toujours en compétition avec nos semblables, explique  l’obligation que des systèmes hiérarchiques de dominance se retrouvent dans toutes les organisations humaines  (d’où le titre du livre car LABORIT pense que la seule façon d’échapper à l’aliénation à la hiérarchie est la fuite )
 
le moyen  de la dominance a évolué :il est passé de  la force physique  au capital , puis à la possession des outils de production, puis désormais à la possession d’un  degré d’abstraction intellectuel nécessaire à inventer des outils techniques de plus en plus sophistiqués (dont les armes qui permettront de soumettre par la force(on y revient !) les dominés, entre autre pour leur voler les matières 1éres que les dominants ne possèdent pas sur leur niche écologique d’origine)
De ce fait pour un simple problème de probabilité, les  pays à forte population ont plus de chances de rester/devenir dominants du fait du nombre théoriquement supérieur de « cerveaux » qu’ils possèdent
 
Rester normal devient alors » rester normal par rapport à soi même « , pour cela il faut conserver la possibilité d’agir : 4 cas de figure
l’action gratifiante est possible =renforcement de l’action gratifiante (faisceau de la récompense (MFB =médial forebrain bundle))
elle ne l’est pas : les 3 réponses classiques de LABORIT = fuite, lutte, soumission. Les deux solutions médiées par le faisceau de la punition (PVS periventricular systeme )

  • la lutte : mais aboutit soit à la disparition/destruction par le dominant, soit à une réinsertion dans un nouveau  système de dominance
  • la fuite -dans les drogues , la psychose , le suicide-dans l’imaginaire notamment l’art , la recherche scientifique
  • la soumission  elle met en jeu le système d’inhibition de l’action (SIA) endocrinosympathique  qui, s’il reste durablement actif, va donner naissance à l’angoisse et aux affections pyscho somatiques (HTA, dépression, troubles du sommeil, de l’immunité (infections, cancers…).A noter que pour LABORIT notre médecine occidentale est simplement une médecine de l’urgence, puisqu’elle ne traite que la phase finale de tout un processus pathologique causal, qu’elle méconnait totalement.

  A partir de ces notions LABORIT  va nous donner son point de vue sur différents domaines humains (l’Amour ,la  politique , la foi…) où il va mettre l’accent sur notre totale absence de liberté liée au fait que nous sommes dirigés par notre inconscient,  toujours dans le sens de la dominance , et que nous habillons tout ceci de belles phrases totalement creuses ,sans rapport avec la réalité.
 
 L ‘ AMOUR


   -c’est pour lui un mot dangereux puisque de tout temps c’est une tunique honorable pour toutes les atrocités humaines : l’Amour de la Justice, de la Patrie, de Dieu…a mené …aux croisades, inquisition, guerres, exécutions, tortures …
-l’amour entre deux êtres humains nait du renforcement de l’action gratifiante, autorisée par l’autre  dans notre espace opérationnel
 -le refus de ce renforcement par l’autre ou son caractère partiel (infidélité) blesse l’image idéale que l’on se fait de soi, notre narcissisme, et initie soit la dépression, soit l’agressivité, soit le dénigrement de l’être aimé
 -pour que l’amour soit heureux il faut admettre sa part imaginaire, créatrice, culturelle, et surtout ne pas vouloir la calquer sur l’être réel sous peine de déception
 -le vrai amour devrait être inconditionnel, mais il est alors souvent taxé d’indifférence
 -dans l’amour au sens large=l’altruisme, il n’y a rien de remarquable, c’est uniquement une satisfaction de nos pulsions
 
UNE IDÉE DE L’HOMME


 -le langage n’est qu’une interprétation logique/rationalisation  des faits de conscience qui sont eux la conséquence des pulsions et acquis culturels inconscients
 -les hiérarchies de dominance sont ainsi justifiées par le discours, ce qui est une tromperie
 – le rêve est une libération de l’inconscient
 
 L’ANGOISSE

 -la source profonde de notre angoisse existentielle est notre solitude ontologique et la certitude de notre fin programmée
 -la pensée omniprésente a fait oublier le caractère indispensable au SN de l’action=tout empêchement de celle-ci génère de l’angoisse
 -les raisons de l’empêchement de l’action:
   .1.le plus souvent conflit entre les pulsions et les interdits socio culturels
   .2.le déficit informationnel sur l’avenir
   .3.à l’inverse, la surabondance informationnelle (ex des médias)
   .4.l’imagination anticipatrice (du pire bien entendu)
 -l’angoisse de la mort peut faire appel à 1.2.4 à la fois
 
LA CULTURE
 
-toutes les idéologies imposent le rôle producteur de l’homme et la culture comme soupape des dominés, pour maintenir leur force de travail et éviter leur révolte
-l’art est une fuite, dans le sens où rien ne peut objectivement permettre de le juger objectivement, à ceci prés que la fuite peut être annulée lors de la reconnaissance par la société de l’artiste par son insertion dans le système marchand
-la culture est un bric à brac de jugements de valeurs =comment pourrait il en être autrement, alors que la clef des « choix » de l’homme a été cachée dès son enfance sous son oreiller  et qu’il n’a jamais eu l’occasion de faire son berceau, sa mère s’en charge?  
> L’ENFANCE
 
 -l’influence du milieu environnant est prépondérante, dès la phase intra utérine, avec deux réactions possibles: conformisme /anticonformisme
 -la seule chose innée est la recherche de l’objet/être  gratifiant
> -la seule éducation valable serait  le relativisme = »il n’existe pas de certitudes ou alors temporaires » « nous acceptons la socio culture comme un moyen imparfait et temporaire de vivre en société, à réinventer . » avec la difficulté que sans repères l’enfant (et l’adulte souvent) font connaissance avec l’angoisse
 -attention à l’amour parental -auto admiratif à travers les enfants
                                           -auto satisfaisant à travers l’ascension des enfants plus hauts que soi
 -avant de proposer à vos enfants de faire leur bonheur, veiller à ne pas participer à leur malheur : ce qui ne sera possible que si vous mourrez précocement, occasion pour eux de vous transformer en mythe qu’ils pourront alors façonner suivant leur désir
 
 LES AUTRES
 
 -le SN vierge de l’enfant ne deviendra humain qu’au contact des autres (un enfant sauvage ne deviendra jamais humain) à tel point qu’il peut n’être plus qu’eux
 -mais les autres sont à la fois :
    .en compétition avec nous pour l’objet/être gratifiant ,d’où établissement des échelles de dominance
    .nécessaires pour former des groupes où l’on se sent plus fort=le plus basique étant la famille
 -l’intérêt pour l’espèce est  une nécessité pour le maintien de sa structure
 
 LA LIBERTÉ
 
 -elle n’existe que par l’ignorance de ce qui nous fait agir=l’inconscient
 -or celui ci est régi par des règles strictes =la sauvegarde de notre organisme
 -admettre l’absence de liberté de chacun enseigne la tolérance
 
LA MORT
 
 -l’individu ne s’appartient pas , il est constitué par la confluence des autres, ce qui explique la douleur lors d’un décès =on pleure sur la partie de l’autre en nous, de même  notre mort est la mort des autres en nous
 -le rôle de l’être humain c’est de transmettre ce qu’on lui a appris, sans le déformer, sans l’imposer non plus en formatant l’enfant, l’idéal étant  quand l’homme rajoute au message quelque chose de propre à lui
 -la vraie famille de l’homme ce sont ses idées, véhiculées de génération en génération par les SN qui se succèdent
 
 LE PLAISIR
 
 -il est lié à l’accomplissement de l’action gratifiante
 -il est recherché par tous, même les biens pensants, même le suicidé pour qui supprimer la douleur est un plaisir
 -mais l’action gratifiante est en compétition avec celle des autres (avec les 4 attitudes possibles vues plus haut), d’où les lois , la hiérarchie
 -plus le besoin à assouvir est puissant, plus ce que l’on appelle « la volonté » est forte
 
LE BONHEUR
 
 -c’est un état stable=c’est être capable de désirer, d’exprimer du plaisir à la satisfaction de ce désir, du bien être quand il est satisfait, en attendant le retour du désir pour recommencer
 -l’obstacle là encore est les échelles de dominance, avec lorsque le différentiel de gratification dominant/dominé est trop important  (pays sous développés) des explosions de violence généralisée, l’interdépendance dominants /dominés dans les pays développés générant plus de l’inhibition de l’action , la violence étant alors là ,ponctuelle, de type terroriste
 
 LE TRAVAIL
 
 -il a perdu sa valeur d’intégration à un tout (sociétal, planétaire..
 -il sert désormais à maintenir, par sa plus value, les dominances (bien entendu dans le capitalisme, mais également dans le socialisme dévoyé où la dominance est bureaucratique)
 -l’homme a classé le chaos du monde avec la science pour agir  ais ce faisant il s’est coupé de celui là , ne réalisant pas qu’il fait partie intégrante de la biosphère et qu’en lui portant atteinte il s’autodétruit ; il ne propose actuellement  comme but dans la vie que la production d’objets pour la production d’objets et la publicité pour lui donner envie de les acquérir
 -il faudrait que l’homme ait plus de temps libre pour s’interroger sur lui-même (mais les dominants n’y ont pas intérêt !!)
 -pour LABORIT réaliser que ni la liberté, ni la décision, ni la responsabilité n’existent, devrait faire disparaitre la motivation de s’élever dans la hiérarchie et l’adhésion à la production pour la production
 
 
 LE SENS DE LA VIE
 
 -les processus vivants étant programmés come ils le sont , il s’agit moins de savoir comment? par qui ? que  » à quelle action aboutissent-ils? »
 -pour LABORIT le sens de la vie  serait de mettre en commun les capacités des hommes pour augmenter le niveau d’information
 -il pense que le dernier niveau de conscience des déterminismes à atteindre « le signifié de la vie « , si tant est que cela soit possible un jour, serait la découverte du niveau de déterminisme cosmique de notre présence ici bas
 -la violence qui s’ignore ou se croit justifiée est contraire  à l’évolution de l’espèce :il faut la combattre et pardonner aux inconscients qui la génèrent
 
LA POLITIQUE
 
 -LABORIT  est  pessimiste du fait des dominances qui sont évidemment présentes
 -pour lui il faut que chaque groupe humain comprenne que,  comme une cellule dans un organisme vivant, son seul intérêt devrait être le fonctionnement harmonieux de notre grand organisme qu’est l’espèce humaine
 -que pour celà il faudrait que la gestion des ressources primaires, de l’énergie et de l’information se fasse à l’échelle planétaire , mais avec le risque qu’une dominance s’y établisse (si ce n’est pas déjà fait:grandes puissances , multinationales , industries d’armement maintenant le chaos…)
 -pour un projet de société idéale ce n’est pas l’utopie qui est dangereuse, mais le dogmatisme utilisé pour maintenir dans l’erreur une dominance
 
 LA FOI
 
 -son apparition est liée à l’angoisse existentielle
 -elle se trouve souvent être utile à deux systèmes historiques de dominance fréquemment alliés =le politique et le religieux,
 en promettant une récompense dans l’au delà, elle tempère la révolte ici bas
 -comme thérapeutique de l’angoisse elle a été remplacée par la science mais celle ci a déçu, car elle organise la vie, mais ne lui donne pas un sens
 -le signifié que nous croyons découvrir aujourd’hui dans le message du Christ est celui que nos connaissances actuelles du signifiant nous permettent de comprendre. Cependant le plus troublant, c’est que cet imaginaire incarné, qui, en conséquence, ne peut être autre chose que ce que nous sommes, puisse contenir un invariant suffisamment essentiel pour, toujours et partout, guérir l’angoisse congénitale de l’homme
 
 COMMENTAIRES  PERSONNELS
 
 Le message parait cynique, mais quand on voit que effectivement le progrès technique n’a pas effacé les horreurs des premiers temps de l’homme (guerre, torture..) on peut penser avec LABORIT qu’il y a une science à développer d’urgence =celle des comportements humains, ce à quoi s’attache la Logique Emotionnelle  pour que  l’on puisse apprendre à chaque être humain les racines de son fonctionnement , l’enseigner aux enfants , pour que tout être humain puisse ainsi acquérir une possibilité de modifier ses comportements (dans le sens d’une absence d’automatismes, de l’acquisition d’une motivation non hiérarchique,…grâce au temps libre, à l’information généralisée…)  , et puisse   consacrer son imaginaire à la recherche d’autres types d’organisations humaines à l’échelle de l’espèce .
 
Le tout est résumé dans une proposition qu’il fait dans « la nouvelle grille » :
remplacer « liberté, égalité, fraternité »  auquel vous avez compris qu’il ne croit pas !  par :
 conscience  (des déterminismes)  connaissance   (des mécanismes)   imagination   (pour la survie de notre espèce)

« Le sacrifice interdit » de Marie Balmary

par Véronique Boillot

« LE SACRIFICE INTERDIT »

MARIE BALMARY

SE DIFFERENCIER POUR DEVENIR SOI En quête de lʼAltérité

Fiche de Lecture de Véronique Boillot  Promo 7 avril 2015


Marie Balmary (MB) est psychanalyste. Son œuvre est construite sur une relecture des récits fondateurs de la parole, la Bible et les Évangiles, tous deux reliés à lʼexpérience de la vie, celle de lʼinconscient pour la psychanalyse, celle de la révélation pour la tradition biblique. La Bible est lue dans sa langue originelle (MB a appris pour cela lʼhébreu pendant 10 ans). « Le Sacrifice interdit » (1986) est le 1er dʼune longue série consacrée à ce sujet (Cf Bibliographie in fine).
Ce livre est très dense, avec de nombreux apartés et retours en arrière, comme dans une enquête. Jʼai choisi les passages consacrés à lʼAltérité, « le caractère de ce qui est autre », à la relation à lʼAutre, en lien avec la position du praticien LE.


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Le fondateur de la psychanalyse a rompu avec la foi et le judaïsme pour développer une théorie scientifique, qui exclut toute référence à la religion. Il a tenté de percer le mystère des origines de la vie spirituelle de lʼhomme avec le complexe dʼŒdipe (lʼenfant séducteur, prêt à tuer son père pour posséder une mère convoitée).
Or, nous dit MB, Freud a « omis » de parler dʼun crime originel : un acte de séduction et de rapt homosexuels commis par Laïos, le père dʼOedipe, à lʼégard du fils de son hôte, entraînant le suicide du jeune homme. Ce crime fut puni dʼune malédiction, lui interdisant dʼavoir un fils, sinon celui-ci le tuerait. Lʼorigine des malheurs dʼŒdipe ne serait pas dans les désirs parricides et incestueux du fils, mais dans le crime du père. Pourquoi Feud nʼen avait-il pas tenu compte ? MB ne pouvait « plus voir en Œdipe, ni voir en lʼhumain, le seul responsable de son destin ou de sa névrose ». Elle décide de relire la Bible avec un regard neuf.


Freud contre le totalitaire


Église, famille, parti : Freud parle de « foules conventionnelles », dʼhommes rassemblés par lʼaliénation, réunis par fusion. Mais, sʼinterroge MB, quand le Christ demande-t-il aux humains de renoncer à leurs différences, leur identité, leur conscience ? Dans la tour de Babel, cʼest tout le contraire : on y parle du lien qui unit les hommes en société et de la langue. Chacun unique, jamais deux fois le même.
Ainsi, dans le texte biblique, « YHWH descend pour voir la ville et la tour » et sʼaperçoit que les hommes sont en danger car la parole est devenue « une masse amorphe de particules privées de signification », quʼils ont perdu la négation car elle risque de disperser, dʼopposer. Pour MB, ce texte dénonce le mensonge dʼune harmonie sans différences. Celui qui la rompt est celui qui sauve de la mort.


Jésus, porteur du couteau


Le divin apparaît en « ennemi du oui sans non », en « ennemi dʼune harmonie qui ne serait quʼunisson » Dans lʼEvangile de Luc ainsi que dans lʼEvangile de Matthieu :


« Ne pensez pas que je vienne jeter la paix sur terre. Je ne viens pas jeter la paix, mais lʼépée. Oui, je viens dresser lʼhomme contre son père, la fille contre sa mère, la bru contre sa belle-mère, ennemis de lʼhomme, les gens de sa maison ».
Plutôt que de « dresser contre », il sʼagit de « faire deux », de séparer une personne dʼune autre. « Je tʼaime parce que tu es (à) moi » ne diffère de « je tʼaime parce que tu es toi » que par lʼépaisseur dʼune lame de couteau. Celui qui aime selon le 3, qui admet le tiers séparant, le passage du couteau, seul celui-là se situe en véritable être parlant, ne revendiquant pas lʼêtre de lʼautre comme le sien, il ne parle plus quʼen son nom propre.
A relier en LE aux Etapes 1 & 2 (Endosser sa douleur + Mesurer lʼusage de son JE) et aux Niveaux dʼattachement.


Le sacrifice dʼAbraham


« Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va pour toi en terre de Moryah, là, monte-le en montée sur lʼun des monts que je te dirai ».
Une des lectures conduit à penser que Dieu veut que lʼhomme soit obéissant jusquʼà la mort. Mais MB en propose une autre : Les traductions disent « immole-le » ≠ « monte-le ». Dieu ne demande pas à Abraham de tuer son fils mais de le faire monter. Le mot « montée » peut sʼentendre comme « faire monter en immolant », au sens « élever vers lʼAutre », ne pas « retenir » (pour soi) de Lui.
Et le messager divin arrête Abraham : « Ne lance pas ta main vers lʼadolescent, ne lui fais rien ! Oui, maintenant, je sais que toi tu frémis dʼElohim (Justice) ! Pour moi tu nʼas pas épargné ton fils, ton unique. » Or, le verbe quʼon a traduit par « épargner » veut dire littéralement « retenir ». Craindre Elohim : respecter le Créateur qui sépare ses créatures et qui garde entre elles leur écart. La substitution finale d’un bélier est le symbole de fin des sacrifices humains et des idoles. Abraham est passé dʼune soumission à un dieu de mort à une loi divine qui protège la vie humaine.


Isaac, le fils libre


Abraham a donné son fils. Mais le divin ne le prend pas. Il ne le fait pas sien ; Isaac nʼest plus possédé. Isaac, fils dé-possédé, a disparu du champ sacificiel de la possession paternelle. Il est un fils différencié.
Ainsi de nous et de nos enfants : nous les « élevons » en ne les retenant pas de leur place « dans le nom divin », où se dressera leur être parlant en 1e personne.

Freud, le fils lié


YHWH dit à Abraham : « Va pour toi, de ta terre, de ton enfantement de la maison de ton père, vers la terre que je te ferai voir ». « Va pour toi ou Va vers toi ». YHWH est celui qui appelle lʼhomme vers lʼhomme. Nietzsche dira « Deviens qui tu es » et Freud « Où ça était, je dois advenir ».
Abram a obéi à la parole de Dieu, mais désobéi à la demeure de ceux qui lʼont abrité. Lʼhomme, pour accéder à la Parole tue symboliquement père et mère et sʼen va libre de servitude.
Mais cʼest impensable pour Freud. Le meurtre symbolique ne concerne chez lui que le père. « Qui remplacera, en cas de malheur, le fils à la mère ? ». Cʼest pour Freud la seule vraie question, il ne se la posera ni pour son épouse, ni pour ses enfants. A la mort de sa mère, il éprouve « un sentiment de délivrance dont (il croit) comprendre la raison. Cʼest que je nʼavais pas le droit de mourir tant quʼelle était encore en vie, et maintenant jʼai ce droit».
Abram a 75 ans au moment où cet appel lui est adressé, où lʼavenir humain sʼouvre à lui. Cʼest aussi celui de Freud à la mort de sa mère. Comment Freud, libre penseur, reste-t-il dans lʼobligation de vivre tant que sa mère est vivante ?
Quelle parole lui a fait défaut, qui lʼeût autorisé à quitter cette mère qui possède encore sa vie, qui ne lʼa pas vraiment mis hors dʼelle ?


Sacrifice de soi, Non-violence et Altérité


Pour les chrétiens, le sacrifice d’Isaac préfigure celui du Christ. MB propose une lecture « non sacrificielle » : ce nʼest pas Jésus qui se sacrifie pour obéir à son Père, mais Jésus qui, en homme de paix, refuse, fût-ce au prix de sa vie, de sacrifier lʼautre.
MB : la non-violence est-elle le sacrifice de soi ?
MB retourne au texte évangélique (Matthieu) : « Quelquʼun te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi lʼautre ». Pour MB, ce nʼest pas la seconde joue, cʼest une autre. Si je frappe sur la joue celui qui me frappe sur la joue, nous ne sortons pas de la symétrie. Si je tourne vers lui, non pas la seconde joue, mais lʼ « autre » joue, je nʼentre dans aucun mimétisme avec lui.    .
Si lʼanalyste accepte de se laisser conduire sur le terrain de lʼanalysé, lieu où il est attendu comme semblable, lʼanalyste peut présenter à lʼanalysé lʼécart de lʼaltérité. Idem en LE, avec lʼEcoute Résonnante, qui permet à lʼEcoutant dʼêtre en relation et aussi dʼêtre en sécurité.
MB met en garde contre la tentation de la perfection (idem en LE). « Le thérapeute nʼa pas à être quelque chose, mais seulement (et cʼest beaucoup) savoir se placer comme autre. Accepter que lʼautre ne soit pas lui, à lui, comme lui ; et aussi que lʼautre ne soit pas lui-même prêt à reconnaître quelquʼun dans lʼaltérité ».


Lʼaccès à « Je suis »
(Naître dʼen haut)


La saga dʼAbraham nous parle du travail quʼaccomplit lʼâme humaine avec lʼaide du divin pour parvenir à dire « Je » et « Tu » en vérité, sans dévoration ni possession. = LE : Etapes 1 et 2 à nouveau, E et M, les plus importantes dans le chemin.
Mais je viens sur son terrain et là, je lui présente lʼaltérité
« Cette voie, explique MB, me concerne en tant quʼanalyste. Nous sommes en effet des accoucheurs dʼâme et nous travaillons à ce que des êtres puissent se libérer de ce qui, après leur avoir fait matrice et maison, leur fait à présent prison et destin ». En lien avec Etape 5 de la LE : Identifier mes RDD et mes attachements
Pour « naître dʼen haut », accéder à la parole, impossible de ne pas détruire/sacrifier. Le commencement dʼun être humain, cʼest sa conception par son père et sa mère. Mais une fois quʼil parle en tant que « Je », il rejoint son origine. = Après être né dʼen bas, par le sexe et par la chair, il sʼagit de naître dʼen haut, de lʼintérieur, du commencement.


Devenir humain en se différenciant

Abraham est celui qui ne dira plus possessivement : ma terre, mon père, ma mère, ma femme (ma sœur), mon sexe, mon fils. Pas même mon dieu : 7e libération.
Sa parole était malade. Lui et le divin effectuent la guérison de la parole par la parole.
Quel mal est donc à lʼorigine de cette maladie du Verbe ? MB va se pencher sur le texte de la faute originelle.
« En Eden » : Texte fondateur sur le début de lʼhumanité.
YHWH Elohim prend lʼhomme et le dépose dans le jardin dʼEden et lui dit :
« De tout arbre du jardin, tu mangeras, tu mangeras. De lʼarbre à connaître le bien et le mal, tu nʼen mangeras pas, car du jour où tu en mangerais, de mort tu mourrais ». Puis il bâtit Eve pour que lʼhomme ne soit pas seul. Tous deux sont nus, lʼhomme et la femme. Ils nʼont pas honte.
Le serpent dit à la femme « Non ! Vous ne mourrez pas. Car Elohim le sait : du jour où vous en mangeriez, vos yeux se dessilleraient et vous seriez comme Elohim, connaissant le bien et le mal ». La femme prend le fruit, le mange, en donne aussi à son homme. Leurs yeux se dessillent. Ils savent quʼils sont nus. Ils cousent des feuilles de figuier et se font des ceintures.
Adam entend la voix de YHWH Elohim : « Où es-tu ? » « Ta voix, je lʼai entendue dans le jardin et jʼai eu peur parce que je suis nu. Je me suis caché ». (la 1e fois où lʼhomme dit « je », cʼest pour dire « jʼai peur »). « Qui tʼa informé de ce que tu es nu ? De lʼarbre dont je tʼavais ordonné de ne pas manger, as-tu mangé ? »
Première lecture possible : Dieu nʼavait pas donné à lʼhomme la connaissance du bien et du mal qui lui était réservée. Mais, si tel est Dieu quʼil donne la vie à lʼhomme sans la connaissance, quʼil lʼenferme dans une obéissance infantilisante lui interdisant de vouloir lʼégaler, ce Dieu est pervers. Dieu ne veut pas que lʼhomme le quitte, quʼil grandisse, quʼil devienne autonome.
Mais, propose MB, lʼarbre où se trouve le fruit est celui sur lequel est posé lʼinterdit divin, parole gardienne de ces différences. En manger, cʼest détruire la parole du dieu créateur et donc détruire la différence humain-divin et, derrière elle, la différence des générations. Lʼhumain perd alors lʼécart nécessaire à sa propre identité. = La Bible fait récit de la destruction dʼune place, celle du divin tiers témoin, garant de lʼaltérité. Lʼarbre de lʼautre, de la différence, a été mangé.
Cette lecture permet un changement de perspective qui fait apparaître l’Éden non plus comme le lieu d’une faute première, mais comme un lieu d’épreuve, un lieu qui raconte l’humanité arrivant devant elle-même : homme et femme, différents, et ayant à faire quelque chose de la différence des sexes.

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Au terme de cette enquête, Marie Balmary tire 4 enseignements :

  1. Elle a mieux apprécié lʼétonnant mouvement de Freud qui sʼest interdit de recourir à lʼhypnose, de « gouverner en lʼautre » = forme de sacrifice interdit.
  2. Lʼimportance des mythes dʼorigine en chacun de nous. LE = importance de lʼexpérience archaïque
  3. Le sujet qui sʼéveille commence par inhiber toute commande dʼautrui en lui, provoquant un « ralentissement psychomoteur ».= LE : ralentissement et infusion
  4. Le mystère. « En tant quʼobjet vivant du monde, lʼhomme peut être connu scientifiquement, parce quʼil se répète. Mais en tant quʼhumain, lʼhomme est aussi ce qui nʼest pas encore et lʼâme humaine, ce par quoi nous échappons à toute définition ». (Gustave Thibon, philosophe français, 1903-2001) Pour MB, « Celui qui arrive chez un psychanalyste est inconnu, venant à un inconnu. Lorsquʼil en repart, il est mystère ».

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Jʼai adoré le travail de MB qui pose des questions, remet en cause, ré-interroge les évidences, enquête, sʼintéresse à des détails, émet des hypothèses, ainsi que sa manière de décortiquer, de malaxer les mots. Certains passages, que je nʼai pas relatés ici, sont passionnants, comme le changement de nom de Saraï, femme infertile dʼAbraham, parce que « princesse de moi-son père » en Sarah, « princesse pour elle-même », ou dʼAbram en Abraham, avec lʼajout du « hé » féminin, la marque du manque féminin chez lʼhomme, à lʼimage de la circoncision.
* Bibliographie Marie Balmary
L’Homme aux statues. Freud et la faute cachée du père (1979) Le Sacrifice interdit. Freud et la Bible (1986) La Divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme (1993) Abel ou la traversée de l’Eden (1999)
Je serai qui je serai (2001) Le Moine et la psychanalyste (2005) Fragilité, condition de la parole. La fragilité, faiblesse ou richesse ? (2009) Freud jusqu’à Dieu (2010)

« Spinoza avait raison » d’Antonio Damasio

Par Jocelyne Pringard (mars 2015) PLE – 8

Joie et tristesse, le cerveau des émotions


Ce livre, en fait, c’est un peu la rencontre d’un philosophe et d’un neuroscientifique à 400 ans d’écart.


Spinoza a vécu 44 ans de 1632 à 1677. Juif portugais, exilé en Hollande, il a été banni à 24 ans pour ses idées. Il remettait en cause la religion. il était d’une famille riche, conscient d’avoir été privilégié pour l’apprentissage de la culture.


Chez Spinoza, Dieu existe : mais c’est la nature qui s’exprime à travers les créatures vivantes.


Damasio a été interpellé par Spinoza.


Il l’a lu à l’adolescence, l’a trouvé fascinant et rébarbatif (1), l’a  oublié et l’a redécouvert (2). Il avait noté une phrase un jour sur un papier, et à un moment de sa vie, après ses travaux scientifiques, il a relu cette phrase et s’est aperçu que cela avait une correspondance avec ses travaux . Cette phrase c’était :
« Le fondement de la vertu est l’effort même pour conserver son être propre… et le bonheur consiste pour l’homme à vouloir conserver son être. « 
Spinoza a eu une intuition biologique de la nature de l’homme.
En effet, si Descartes dit qu’il y a le corps et l’esprit, il ne dit pas comment se passe l’interaction. Spinoza (3) cherche à surmonter ce problème des deux substances (Corps et esprit) et comment les intégrer.
Pour Spinoza, l’esprit et le corps jaillissaient parallèlement de la même substance inter-agissante et agissaient en symbiose à travers les différentes manifestations tant du corps que de l’esprit.
Spinoza comme Damasio disent que la joie et la tristesse sont des idées du corps qui s’efforce de manœuvrer pour atteindre un état de survie optimal. La joie et la tristesse sont des révélations mentales de l’état du processus vital.
Le signal émotionnel accroit l’efficacité du raisonnement et l’accélère. Nous retrouvons là des résonances avec la Logique Émotionnelle.
Damasio vérifie tout cela à travers des expériences scientifiques. Dans le livre, il y a un va et vient permanent (4) entre les « intuitions » de Spinoza et les découvertes de Damasio.
Damasio est portugais également. Il est né en 1944. Il est professeur de neurologie et parmi ses découvertes, il y a : la démonstration que les émotions sont impliquées dans la prise de décision.
Pour lui (comme pour Shakespeare cité dans le livre 5), les émotions précèdent les sentiments.
Mieux, il a réussi à le démontrer scientifiquement.
Damasio travaillait sur une malade atteinte de la maladie de Parkinson et comme souvent c’est par hasard qu’il a démontré que l’émotion précède le sentiment. Son équipe et lui faisaient des tests sur un traitement qui consistait à provoquer des réactions par des électrodes.
Sur une patiente, cela a déclenché une expression de tristesse, puis elle s’est mise à pleurer et a expliqué à quel point elle était triste.
Le praticien a arrêté l’expérience et 90 secondes plus tard, le comportement de la patiente est redevenu normal.
Ce qui est remarquable, c’est que les pensées liées à l’émotion ne venaient qu’après que l’émotion ait commencé.
Il y a aussi un chapitre consacré aux sentiments qui sont définis « comme un certain état du corps et un certain état d’esprit ».
« Les sentiments sont nos sentinelles. Ils font savoir à notre soi conscient, fugace et étroit, ce qu’il en est de l’état vécu de notre organisme ».
Le chapitre consacré aux sentiments est plus difficile à appréhender, Damasio est un chercheur.
Ce qui prouve aussi l’importance des émotions et des sentiments dans nos comportements, c’est que des patients ayant des lésions préfrontales restent capables de raisonnement, mais n’éprouvant plus d’émotion et notamment d’empathie deviennent incapables d’avoir une vie sociale normale.
Certains disent que Spinoza est le philosophe des scientifiques, C’est aussi le philosophe de la joie.
Spinoza « interpelle » suffisamment pour que Damasio ait fait ce livre et pour que Yalom ait écrit récemment ce roman passionnant « Le problème Spinoza ».

Concluons avec cette phrase de Spinoza citée par Damasio dans son livre :  » Spinoza nous dit que le bonheur est le pouvoir d’être libre vis-à-vis de la tyrannie des émotions négatives ».

Notes complémentaires :
Spinoza :  » Un sentiment ne peut être contrarié ou supprimé que par un sentiment contraire et plus fort que le sentiment à contrarier ».
Spinoza nous dit donc de combattre une émotion négative avec une émotion plus forte mais positive, apportée par le raisonnement et l’effort intellectuel. L’idée selon laquelle on ne pouvait soumettre les passions que par l’émotion induite par la raison, et non par la pure raison seule est centrale  dans sa pensée.

Shakespeare (p 34) : A la fin de Richard II, Shakespeare annonce que le processus unifié de l’affect que nous appelons indifféremment émotion ou sentiment peut se décomposer en parties.
Les émotions précèdent les sentiments. Ce qu’on retrouvent en L.E. : le cerveau reptilien.
Damasio dit que c’est parce que les émotions sont forgées à partir de réactions simples qui favorisent la survie d’un organisme.
De l’humble amibe à l’être humain, tous les organismes vivants naissent munis de procédés conçus pour résoudre automatiquement sans qu’il soit besoin de raisonner les problèmes de base que pose la vie : trouver des sources d’énergie, incorporer et transformer de l’énergie, préserver un équilibre chimique intérieur compatible avec le processus de vie, se défendre contre les agents extérieurs que sont la maladie et les blessures physiques. Le mot « homéostasie » résume à lui seul l’ensemble de ces régulations.
L’effort continuel pour atteindre un état de vie positivement régulée est une part essentielle et profonde de notre existence, c’est même selon l’intuition de Spinoza la réalité première de notre existence, à savoir l’effort incessant (conatus) de chaque étant pour persévérer dans son être.
Lutte, effort et tendances, tels sont les trois mots les plus propres à rendre compte du terme latin conatus tel qu’il est utilisé par Spinoza dans les propositions 6, 7 et 8 de la troisième partie de l’éthique.
« Chaque chose selon sa puissance d’être s’efforce de persévérer dans son être ».
« L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose ».
Les émotions proprement dites, le dégout, la peur, le bonheur, la tristesse, la sympathie et la honte, ont directement pour but la régulation de la vie en conjurant les dangers, en aidant l’organisme à tirer avantage d’une occasion favorable ou indirectement en favorisant les relations sociales.
Damasio6 dit qu’il lui semble que les réactions qui donnent lieu aux préjugés sociaux et culturels sont en partie fondées sur le déploiement automatiques d’émotions sociales que l’évolution a mis en place pour détecter la différence chez autrui, parce que la différence peut signaler un risque ou un danger.  Cette sorte de réaction remplissait des fonctions utiles dans les sociétés tribales, mais elle n’est plus adaptée et encore moins utile dans nos sociétés.
Damasio classe les émotions en trois catégories : les émotions d’arrière plan, les émotions primaires et les émotions sociales.
Les émotions constituent le moyen naturel pour le cerveau et l’esprit d’évaluer l’environnement à l’intérieur et hors de l’organisme.
La chose déclenchant l’émotion n’a pas besoin d’être présente.
Spinoza l’avait vu  » l’homme est affecté du même sentiment de joie et de tristesse par l’image d’une chose passée ou future et par l’image d’une chose présente. »

Damasio est neurobiologiste et essaye de comprendre notre fonctionnement : Il y a une notion fondamentale des neurosciences cognitives : toute fonction mentale complexe résulte de la contribution concertée de nombreuses régions cérébrales à différents niveaux du système nerveux central plutôt que du travail d’une unique région du cerveau.

il est maintenant bon de se demander à quoi servent les sentiments.
On peut être d’accord avec Spinoza dit Damasio pour dire que la joie est associée à une transition de l’organisme vers une plus grande perfection.
Les cartes liées à la tristesse sont associées à des états de déséquilibre fonctionnel. Cela peut aboutir à la maladie et à la mort.
Dans la plupart des circonstances, les cartes corporelles de tristesse reflètent l’état réel de l’organisme.
Les sentiments sont nos sentinelles. Il font savoir à notre soi conscient, fugace et étroit, ce qu’il en est de l’état vécu de notre organisme.
La joie et la tristesse sont des idées du corps qui s’efforce de manœuvrer pour atteindre un état de survie optimal. La joie et la tristesse sont des révélations mentales de l’état du processus vital.
Différentes types d’actions deviennent associés à différents types d’émotions7.
Un sentiment au ventre peut vous suggérer d’éviter un choix qui dans le passé a eu des conséquences négatives.
Le signal émotionnel n’est pas un substitut du raisonnement proprement dit. Il joue un rôle auxiliaire et accroit l’efficacité du processus de raisonnement et l’accélère.
Bien qu’elle est rarement été dominante, l’idée selon laquelle les émotions sont intrinsèquement rationnelles remonte à il y a longtemps. Aristote, Spinoza le pensaient.
L’étude des émotions sociales n’en est qu’à ses débuts. Exemple du marxisme, de la soumission/dominance.

Proposition 18 de la 4ème partie de l’éthique :  » Le fondement de la vertu est l’effort même pour conserver son être propre, et le bonheur consiste pour l’homme à pouvoir conserver son être. »
Beauté de cette citation : elle contient le fondement d’un système éthique et ce fondement est biologique. Il est le résultat d’une découverte fondée sur l’observation de la nature humaine et non sur la révélation d’un prophète.
La définition du bien et du mal est simple et élégante. les objets bons sont ceux qui suscitent de façon fiable et durable, les états de joie dont Spinoza pensent qu’ils accroissent le pouvoir et la liberté d’agir. Les objets mauvais sont ceux qui produisent le résultat contraire : leur rencontre avec un organisme sont désagréables à celui-ci.
Les bonnes actions sont celles qui, tout en faisant le bien de l’individu via ses appétits et ses émotions naturels, ne font pas de mal aux autres individus. Cette injonction est sans équivoque. Une action qui pourrait être personnellement bénéfique mais ferait du mal à autrui n’est pas bonne, parce que faire du mal à autrui nous hante toujours et fait parfois du mal à celui-là même qui a agi ainsi.
On n’insistera jamais assez sur l’importance des faits biologiques dans le système de Spinoza.
Au bout du compte, tout ce que nous pensons et faisons résulte de certaines conditions et de certains processus antérieurs qu’il se peut que nous ne puissions contrôler. Mais on peut encore répondre catégoriquement « non », aussi fermement et catégoriquement que Kant, aussi illusoire soit la liberté de ce non.

La mémoire et la conscience chez l’être humain. Ce sont ces deux dons combinés ainsi que leur richesse qui donnent lieu au drame humain et lui confère un statut tragique ici et maintenant.
La confrontation avec la mort et avec la souffrance dérange l’état homéostatique.
Spinoza voit dans la bible un réservoir de connaissances utiles sur la conduite humaine et l’organisation civile.
La seule chose qu’on doit redouter c’est notre comportement. Quand on ne parvient pas à être bienveillant avec les autres, on se punit soi-même, ici et maintenant et on s’empêche d’atteindre la paix intérieure et le bonheur, ici et maintenant.

« Le jardin d’Épicure » de Irvin D. Yalom

par Christelle Binder

LE JARDIN D’EPICURE

Regarder le soleil en face

de IRVIN YALOM

Fiche de lecture de Christelle  Binder

Promo 8

Le livre commence ainsi « la conscience de soi est un don suprême, un trésor aussi précieux que la vie. C’est elle qui nous fait humains ». Une invitation partagée avec celle de la Logique Emotionnelle, MIEUX SE CONNAITRE et la LE propose de se reconnecter à son corps, écouter la sensation vécue suite à l’événement perçu par un de nos 5 sens pour mieux vivre l’émotion (l’accueillir et la nourrir). L’émotion que traite Irvin Yalom dans son livre est celle de l’angoisse de la mort et il raconte des séances de thérapie ou il fait cheminer son patient vers comment apprendre à vivre malgré ses angoisses ?

Surmonter notre peur de la mort est une préoccupation majeure, omniprésente et universelle qui a le plus souvent un événement déclencheur : j’entends mon mari m’annoncer la perte d’un proche, je lis l’annonce d’un plan de restructuration dans mon entreprise, je touche une grosseur sur mon sein, je vois les années défiler à grands pas et le chiffre 50 s’approcher. Ces événements nous confrontent à notre statut de mortel : « il faut en général une situation critique ou irréversible pour provoquer chez l’individu un sursaut qui le poussera à quitter le mode quotidien (comment sont les choses dans le monde : nous sommes absorbés par notre environnement) pour adopter le mode ontologique (c’est le miracle d’être : nous sommes étonnés que les choses soient et que nous soyons). C’est ce que j’appelle l’expérience révélatrice. » ou PERCEPTION en LE.

Cette expérience révélatrice ou perceptions peuvent générer des SENSATIONS d’anxiété, de douleur, de panique :

« Je suis assise au bord d’un étang, les jambes plongées dans l’eau et une sensation désagréable m’envahit parceque de grandes feuilles s’avancent vers moi sous l’eau. Je les sens qui me frolent les jambes – pouah ».

La personne aura une raisonnance physiologique de ce qu’elle a perçu, le ventre noué, la gorge serrée, le visage crispé, la sensation de vide, …

et se traduire en RDD :  

« C’est alors que j’ai été prise panique et que je me suis réveillée en hurlant. Pendant des heures, j’ai évité de me rendormir de peur que ne revienne le rêve ».

Mais quel est le BESOIN ?

« Affronter la mort ne conduit pas forcément à un désespoir qui nous dépouille de toute raison d’être » ; « affronter la mort nous permet d’aborder la vie d’une manière plus riche et plus humaine ». Il nous invite ainsi à mieux goûter la vie, à en reconnaître la beauté, il nous invite à nous engager pour les autres, à mieux communiquer avec ceux que nous aimons. La peur de la mort s’appuie souvent sur notre besoin de laisser une trace immortelle de notre passage, Irvin Yalom utilise une belle métaphore : celle des ondulations sur l’eau, des rides sur un étang, c’est l’effet de rayonnement, chacun de nous crée des cercles concentriques d’influence qui toucheront les amis, les proches, et ces « rides » resteront le signe de notre passage. Qui laissera un trait de caractère, qui une expérience, un avis, une preuve de vertu, une parole de réconfort (l’effet RIPLING).

IL NOUS INVITE A NOUS METTRE EN ETAT DE MARCHE POUR DONNER UN SENS A NOS VIES :

« Croire que l’individu se perpétue, non dans sa personne propre, mais à travers des valeurs et des actions qui se répercutent à travers les générations futures, peut apporter un réconfort efficace à celui ou celle qui est angoissé par la mortalité » – « le rippling atténue la souffrance de l’impermanence en nous rappelant que quelque chose en chacun de nous perdure, que nous en soyons conscients ou non. »

Je vous propose ce témoignage d’un patient d’Irvin : « J’ai perdu mon père bien aimé… je me suis beaucoup interrogé sur ma capacité à affronter ma propre finitude et j’etais hantée par la pensée que moi aussi, je quitterais un jour cette vie. Pourtant, j’ai aujourd’hui dans ces peurs et ces angoisses un amour de la vie que j’ignorais … J’ai une vraie perception de ce qui est et de ce qui n’est pas important. Je dois apprendre à faire ce qui enrichit ma vie par opposition à ce que la société attend de moi ».

Une vie étouffée peut s’exprimer dans la peur de la mort car la personne n’a pas vécu la vie qu’il lui convenait. Réaliser son potentiel et s’accomplir pleinement dans sa vie est non seulement gratifiant mais aussi un rempart contre l’impermanence et l’imminence de la mort. C’est la manière dont nous interpretons nos expériences qui détermine la qualité de notre vie et non les expériences elles mêmes (spychologie positive)… et n’oubliez pas le rôle de la gratitude pour surmonter le regret du « trop peu / tard » (3 kifs par jour de Florence Servan Shreiber)

Professeur émérite de psychiatrie à Stanford, Irvin Yalom est psychiatre à Palo Alto (Californie).

« Certains refusent le prêt de la vie pour éviter la dette de la mort »

« Entendre les mots qui disent les maux » du Dr Christian Dufour

par Anne-Sophie Libert

ENTENDRE LES MOTS QUI DISENT LES MAUX.
LES SOURCES OUBLIEES DE NOTRE LANGAGE
du Dr Christian Dufour

Fiche de lecture d’Anne-Sophie Libert
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« Les mots savent de nous des choses que nous ignorons d’eux », René Char.

Riche de vingt-cinq années de consultation en tant que médecin généraliste, Christian Dufour a cherché ce qui se cache derrière le sens des mots des patients. Après des années de recherche, il révèle un langage archaïque qui préexiste au langage actuel, un pont qui relie les maux aux mots.

Ce langage est composé d’unités phonétiques vibratoires. Pour en prendre conscience, prononcez à haute voix les deux phrases suivantes. Elles ont une signification semblable et des sonorités différentes :

« Accroupi, le tigre gronde et, agressif gratte le roc de ses griffes »

« Tapi, le fauve rugit, et sauvage, laboure le sol dur de ses pattes ».

La première phrase inspire plus la crainte que la seconde avec la répétition des sons CR et GR. CR se retrouve dans les mots liés à la mort (crever, sépulcre, crypte, nécropole, crâne, crime, crémation, croque-mort…) ou à la casse (écraser, écrouler, craquer…). GR représente le saut, l’explosion ou la propagation (grisou, grenade, déflagration, grippe, grabuge, grondement…). Le son IF d’agressif et griffe symbolise pointe, pointu (if, canif, pif, récif…).

L’auteur appuie son hypothèse sur de nombreuses illustrations de ce type. L’ambition de son livre est de «saisir jusqu’où la biologie pénètre le langage humain et jusqu’où le langage pénètre la biologie humaine». Dr Dufour invite à la rencontre des sons et à retrouver la clé d’un langage oublié avec des mots qui délivrent des maux.

La première partie décrit de façon relativement technique ce langage puis Dufour aborde la formation originelle du langage et le conditionnement des mots.

LA DUALITÉ DU LANGAGE

Un schéma du cerveau distingue ses deux hémisphères. L’hémisphère gauche est le lieu de commande du langage verbal, de la lecture, l’écriture, l’analyse, parfois appelé le cerveau de la raison. L’hémisphère droit permet de reconnaître la globalité d’une situation, percevoir dans son ensemble et dans l’espace, attribuer une coloration émotionnelle, le cerveau de l’émotion.

Le langage se dédouble : notre langage actuel est conscient, composé de mots qui raisonnent, sollicitant les aires corticales du langage de l’hémisphère gauche. La source archaïque et non consciente de ce langage est composée d’unités phonétiques qui résonnent dans les aires associatives visuo-auditives de l’hémisphère droit.

Le langage archaïque est composé d’environ cent-vingt unités « schémo-émotémiques » listées dans l’ouvrage. Un schémème est un élément sonore relié à un schéma visuel. Par exemple le son CL est associé au concept visuel spatial de fermeture : bouCLe, CLé, CLic-CLac, CLore, enCLave, CLoison, CLapier, éCLuse, CLaustrophobe…

Un émotème est relié à une émotion. A titre d’exemples, les sons « aïe » et « ouille » traduisent une douleur ou un désagrément. Leur répétition « aïe aïe aïe, ouille ouille ouille » reflètent plus la crainte d’une douleur ou d’une difficulté. Ce marquage phonétique traduit les cris de douleur des blessures (entaille, s’ébouillanter), avec des objets usuels (bouilloire, cisaille, douille), des activités de guerre (bataille, mitraille), des maladies (caillots, défaillance) ou encore des douleurs morales (funérailles, dépouille).

Le son AR se trouve dans la prééminence et la menace. Au sommet hierARchique on trouve un phARaon, mahARajah, mandARin, césAR, tzAR ; dans la religion cARdinal, ARchevêque, ARchiprêtre et la noblesse mARquis, bARon, ARchiduc. L’ARsenal de l’ARmée menace avec ARme, ARc, cARabine, cARtouche, bombARder, bARbelés…Cette empreinte phonétique se trouve aussi dans les maladies telles l’ARthrose, infARctus, lARyngite, pARasite, vARicelle…

D’autres exemples de sons doués de sens :

EILLE, AYE          = sensible                    oreille,orteil, sommeil, veille, éveil, abeille, vieillard

AL                        = mal                           algie, céphalée, pâle, gale, hallali, râles, alerte, alarme

TR                        = peur                         trouille, trac, poltron, pleutre, tremble, traqué, tressaille

AM                      = amour                      amie,maman, amante, dame, famille, mamelle, âme

Un alphabet primitif liste également des lettres isolées douées de sens. Par exemple le C signifie la coupure : scie, couteau, canif, cutter, ciseau, scalpel, section…

Comme toute langue, elle comporte une syntaxe, une conjugaison, une polysémie (signification différente d’un même mot), un mode de lecture et une retranscription. L’ordre de lecture non conscient est inversé : le mot primitif se lit de la droite vers la gauche. Par exemple trac se découpe en tr et ac et se lit ac-tr, signifiant action qui fait trembler. Le lecteur a donc en sa possession tous les éléments permettant de décoder le sens caché des mots usuels. Ce code inconscient serait indo-européen donc des comparaisons de symboles d’une langue à l’autre sont possibles. Le livre fournit des exemples notamment de mots anglais et allemand.

Un paragraphe sur les « prémonitions du cerveau droit » démontre que le mot primitif précède la découverte scientifique. Le mot sol apparu au 12ème siècle se traduit par OL = rond et s= surface, soit surface ronde, avant que Galilée ne démontre au 16ème siècle que la terre est ronde. Ou encore  le mot infarctus traduisant sauts répétés à terre de l’action menaçante dans la pointe, apparu avant l’invention de l’électrocardiogramme dont les pointes tracées peuvent caractériser une menace. Le mot singe, passage de l’un dans l’autre du Savoir, anticipe l’évolution du primate humain.

Les noms propres étonnent aussi : Alzheimer se code par ère de transformation de l’énergie de l’essence de la personne violemment détruite par le mal du temps. Tibet : niveau haut perché de la Terre.

Pour Dufour, c’est un code nouveau de lecture des maux. L’eczéma se transcrit comme la lutte contre l’émanation de l’esprit des personnes créant une cassure alors que le médecin a vu apparaître de l’eczéma chez un nourrisson au moment du sevrage.

Pneumonie : ne propage plus une transformation volatile sang – air.

Ostéoporose : destruction de la limite, écarte, sépare, ôte l’os.

Drogue : danger de passage par la tête tout droit.

Alcool : goutte ronde qui coupe l’action du mal.

Cannabis : éloigne la coupure du temps.

LA FORMATION ORIGINELLE DU LANGAGE

Le mot primitif est né des onomatopées. L’onomatopée, du grec « création de mots », est un élément sonore imitant un cri animal ou un son de la nature ou d’un objet. Crac signifie le craquement naturel d’une branche ou d’un os. Le son CR s’est ensuite étendu à tous les mots désignant la casse. C’est un premier langage composé d’unités phonétiques significatives. Il conditionne des vibrations sonores à une émotion (aïe : douleur), se duplique et se transmet entre générations. Les cris humains (hurlement, rire, sanglot) ayant une signification semblable dans toutes les cultures, il existe des racines communes à plusieurs langues actuelles. Aujourd’hui encore on utilise des onomatopées (aïe, atchoum, couac, plouf, tic-tac, bling-bling…) et certains mots dérivés (cliquetis, brouhaha, couiner, miauler, vrombir…).

Pour assurer sa survie et le maintien de l’espèce, l’homme a cherché à manifester sa dominance en se battant avant de découvrir cette arme humaine redoutable et puissante qu’est le mot. En effet si je prononce le mot « araignée », chez certaines personnes cela inspire de la crainte alors qu’il n’y a pas d’araignée dans la pièce. L’homme découvre cette possibilité nouvelle qui est d’engendrer la peur et la crainte à travers la prononciation de mots, ce qui lui évite de prendre le risque renouvelé de se battre pour sauvegarder son territoire. Ainsi se développera le langage oral, menaçant pour le dominant et craintif pour le soumis.

L’évocation d’objet ou d’une personne en son absence se nomme l’abstraction. Il s’agit de porter attention à la représentation d’un élément. L’homme comprend qu’avec sa voix il peut émettre des sons signalant un objet. Il a le pouvoir de remplacer l’objet par le mot qu’il désigne et ce dans tous les domaines de perception. Si j’évoque l’odeur d’une fleur, l’odorat est sollicité alors que seul le mot « odeur » a été entendu.

L’auteur rappelle que le sens principal de l’animal est le flair, langage olfactif. Avec la verticalisation de l’homme, le flair se distançant du sol, le langage verbal s’est fortement développé et permet une communication à distance.

LE CONDITIONNEMENT DES MOTS

Ivan Pavlov a mis en évidence la notion de réflexe conditionné, aussi appelé le réflexe de Pavlov ou conditionnement pavlovien, à l’origine du dressage animal et du conditionnement humain. Si on fait entendre à un chien le son d’une clochette avant de lui donner de la nourriture et qu’on répète cette conjonction, le chien se met à saliver à la simple audition du son de la clochette. C’est la répétition et le renforcement de la récompense – ici la nourriture – qui induit la réaction du chien. L’absence de récompense et l’éloignement dans le temps entre les deux actes – agiter la clochette et apporter de la nourriture – éteignent progressivement le réflexe de salivation.

Cette expérience montre qu’un son associé à un acte provoque une réaction adaptative. Sa répétition provoque une réaction anticipée. La variation de la fréquence du signal ou l’absence de récompense entraîne une extinction du réflexe. Le conditionnement est donc le mécanisme de l’anticipation adaptative. Il est basé sur l’association et se développe avec sa réitération. On parle de généralisation conditionnelle lorsqu’un stimulus semblable à l’original provoque une réaction forte et similaire (par exemple un son proche de la clochette ferait également saliver le chien).

Ayant vu plus haut que le mot remplace l’objet, il peut lui aussi stimuler et déclencher une réaction physiologique chez celui qui l’entend. Si je prononce le mot « clochette » – avec répétition et récompense – le chien réagira. Il s’agit d’une généralisation conditionnelle sémantique. On comprend alors que le mot est un bruit-stimulus ou bruit-signal. Il conditionne une réaction neurovégétative et émotive.

On s’aperçoit que si on prononce un mot à consonance voisine (« clocher », « clochard »), il provoque également une réaction mais un peu plus faible alors que le sens peut être différent. Il existe donc aussi une généralisation conditionnelle phonétique.

POURQUOI A-T’ON OUBLIE LA SOURCE ARCHAÏQUE DU LANGAGE

Le nombre de sons utile à l’expression orale d’une langue étant limité, un conditionnement phonétique se réalise à notre insu lors de la mémorisation des sons dans l’enfance. Ce caractère inconscient qui ne passe pas par l’aire langagière de l’hémisphère gauche expliquerait que le langage archaïque reste ignoré.

La sophistication du langage actuel au-delà de son but premier de vecteur d’information et communication expliquerait aussi cet oubli.

Pour comprendre ces deux hypothèses, Dufour raconte l’évolution du langage chez un individu. Le cri du bébé est un signal sonore inné qui permet d’avertir de certains besoins ou d’émotions: faim, soif, douleur physique, insécurité et la non satisfaction de ses besoins. Ce signal produit des réactions de protection chez les parents.

Entre 6 et 10 mois advient une phase d’émission de tous les sons de base de la langue. Les sons signifiants entraînant le contentement des parents et des réponses adaptatives satisfaisantes (réflexe conditionné), une mémoire acoustique se développe.

Cette phase d’enregistrement phonétique et mélodique des sons se complète par une phase de différenciation d’éléments sonores par imitation dès 11 à 12 mois (« papa », « maman ») et de premiers liens entre signifiant et signifié. Viennent ensuite les mots et petites phrases.

Lorsque l’enfant se met à marcher, il assimile verbalement l’environnement qu’il perçoit. Il associe images et mots et enrichit son vocabulaire à un rythme effréné jusqu’à ce que le langage devienne un moyen de communication signifiante informative.

L’homme développe même un langage symbolique et complexe. Le langage devient notamment un jouet d’expérimentation esthétique pour les artistes. Le développement de ce langage civilisé et extrêmement élaboré a inhibé nos cris primaux. Le langage sophistiqué habille et cache sa source archaïque.

Enfin l’école et l’éducation en général ne favoriseraient pas la découverte de la source primitive. L’école oriente la sémantique des sons vers une sémantique globale du mot en apprenant aux enfants des mots entiers signifiants. Nous devenons alors sourds à l’écoute phonétique et son empreinte émotionnelle ou géométrique et spatiale.

LE LIEN AVEC LA LOGIQUE EMOTIONNELLE (LE)

La LE est une démarche de connaissance de soi à travers l’observation de ses émotions, la compréhension et la pratique de leur langage. Cet apprentissage passe par la prise de conscience du fonctionnement de la partie reptilienne du cerveau, aussi appelé cerveau archaïque.

Christian Dufour s’intéresse à l’empreinte archaïque émotionnelle et sensée des mots. La LE s’intéresse à l’émotion, mouvement de vie archaïque dont nous sommes imprégnés et qui est doué de sens.

Le livre contient plusieurs références à Henri Laborit. Ce chirurgien et neurobiologiste a étudié les mécanismes liés au stress dont s’est inspirée Catherine Aimelet-Périssol pour fonder la Logique Émotionnelle.

Dufour et la LE ont en commun une approche étymologique du langage verbal. L’étymologie cherche à établir l’origine formelle et sémantique d’un mot. Elle s’appuie sur la phonétique historique et l’évolution sémantique des termes. Sans même remonter jusqu’aux sonorités oubliées, l’étymologie permet de dé-voiler certains mots et préciser leur sens. Par exemple émotion vient de motion qui signifie mouvement.

Ma compréhension est qu’ils partagent également une approche biologique de l’individu. La biologie est la science du vivant. Etymologiquement « bios » signifie vie et « logos » discours, traité, parole. La LE apporte un éclairage bio-logique – avec une logique de vie – sur les émotions humaines. Pour les deux, l’entité corps-esprit est abordée comme un ensemble. Biologie et psychologie fonctionnent de pair.  

La LE a développé un outil – le tétralemme – permettant de cartographier le mouvement émotionnel en termes de perception, sensation, réaction de défense et besoin nourri dans l’instant. De nombreuses notions relatées par Dufour rejoignent ces éléments.

Le mot bruit-stimulus ou bruit-signal, vecteur d’information, est une perception.

La douleur est une sensation et son empreinte phonétique « aïe » non consciente et cachée dans les mots est un ressenti.

Le réflexe conditionné pavlovien, aussi défini dans le livre par Setchenov comme «  réaction de l’organisme envers le monde extérieur », est la réaction de défense.

Les notions  de récompense et de restauration de l’intégrité, assimilées au plaisir sont les besoins nourris. Ils correspondent au processus d’auto guérison structurel. Dans sa dimension représentée par l’esprit, ces notions se traduisent par le besoin de protection à travers le pouvoir ou la dominance.

En fin d’ouvrage, Dufour aborde « l’indivi(se)dualité ». L’homme est un tout indivisible, or on ne cesse de le dualiser : hémisphères gauche/droit, corps/esprit, phonétique/sémantique, etc. La réunification en une unité permet l’individualité et la guérison de l’être. Cette notion s’approche de celle d’alliance en LE. Tout comme les mentions « d’acte libre » et de « voies concrètes d’une libération » de Dufour rappellent celle de libre-arbitre et de responsabilisation en LE. Une conscience élargie aux multiples chemins possibles permet d’agir plutôt que de réagir.

CONCLUSION

J’ai été fascinée par la lecture de ce livre.

Curieux, dubitatifs, amateurs de linguistique et de poésie, je vous le recommande.

Selon l’auteur, la révélation de ce code archaïque conditionné est une étape vers la biologisation du mot, source d’une nouvelle médecine biologosomatique. La biologosomatique est une approche de la maladie reliant le corps (soma) au langage (logos) via la biologie. La maladie serait issue d’un mal à dire des mots inhibés par la peine. Le malade exhibe sur son corps un message caché ou inhibé dans son cerveau. Ecouter les mots des patients et décrypter leurs maux délivrent de cette inhibition. Les sons sont inconsciemment empreints d’une expérience vécue et sont porteurs de sens.

Apprivoiser sa culpabilité

De Catherine Aimelet-Périssol et Aurore Aimelet
(Albin Michel, 2013)

La culpabilité, c’est tous les jours quand nous nous répétons « j’aurais dû », « je dois », « il faut », « il ne faut pas ».

C’est mauvais, la culpabilité ?

Faux !

En réalité, elle a du sens… à conditions de savoir la décoder pour en retenir le versant constructif.

Un livre qui soulage !

« Et Nietzsche a pleuré… » de Irvin Yalom

Par Claude Guichet

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Fiche de Lecture mars 2010

Ce roman relate l’histoire d’une  rencontre qui aurait pu avoir lieu en 1882 entre le philosophe Friedrich Nietzsche affecté de nombreux maux (tête, estomac, cécité …) et le Dr Joseph Breuer, médecin praticien viennois connu et reconnu. Irvin Yalom s’est appuyé en effet sur une lettre retrouvée dans la correspondance de Nietzsche où la rencontre entre les deux hommes a été réellement  envisagée par ses amis.

Cette rencontre imaginée par Irvin Yalom se déroule entre Octobre et Décembre 1882 à Vienne. Elle explore les relations entre les deux personnages et leur entourage à travers une succession d’entretiens, de lettres et d’évènements qui illustrent de manière vivante et romanesque les débuts de la psychothérapie, de la psychanalyse et pour ce qui concerne notre propos la relation Ecoutant-Ecouté et la bio-logique des émotions.

Notre grille de lecture étant la  Logique Emotionnelle, je vous dirai ce qui a fait écho pour moi et ce que cet exercice  m’a fait découvrir, ressentir.

Au préalable je vais vous resituer le texte dans le contexte avec une présentation succincte des deux principaux protagonistes et la trame de cette rencontre telle qu’imaginée par Irvin Yalom.

I – Les deux Personnages principaux

1-1 Le Docteur Joseph Breuer (1842 – 1925) : a donc 40 ans au moment où se situe l’histoire en 1882.

– juif non pratiquant, marié à une « belle » femme juive avec qui il a 3 enfants.

– médecin et praticien reconnu (aurait pu devenir Pdt de la Faculté de Médecine de Vienne). Il voit de plus en plus de gens souffrant de troubles psychiques.

– a suivi et traité les troubles d’hystérie  d’une belle jeune femme (21 ans) dénommée Bertha.

– a des relations amicales avec le jeune médecin chercheur Sigmund Freud alors âgé de 26 ans et avec qui il publiera « Les Etudes sur l’Hystérie » en 1895. 

1-2 Le Professeur Friedrich Nietzsche (1844-1900)

– ex-professeur de philologie de l’Université de Bâle.

– écrivain et philosophe pas connu à cette époque, a publié « Humain trop Humain » en 1878 et le « Le gai Savoir » début 1882. Il est en train de rédiger « Ainsi parlait Zarathoustra » qui sera publié en 1883.

– a de nombreux maux (tête, estomac, vue…) et  ses fréquentes migraines l’ont conduit à arrêter l’enseignement. Il passe son temps à voyager pour trouver le climat qui lui convient dans le sud de l’Europe (n’aime pas le froid)

-sort d’une relation courte et tumultueuse avec une jeune femme « intelligente, d’une grande beauté » Lou Salomé, liée également à un autre philosophe Paul Rée.

Le nœud de l’histoire commune aux deux personnages est qu’ils sont « pris » dans une relation triangulaire ou« pythagoricienne » selon les mots de Nietzsche dans le roman :

Breuer finit par tomber amoureux de sa patiente Bertha et devient jaloux du jeune médecin qui a pris le relais du suivi de Bertha et qui tombe lui aussi amoureux de Bertha . Suite à la révélation « fantasmée » de Bertha comme quoi elle serait enceinte du Dr Breuer, la femme du Dr Breuer exige qu’il arrête immédiatement de suivre le cas de Bertha.

La rencontre de Nietzsche avec Lou Salomé à Rome remonte à avril 1882. Avec Paul Rée philosophe et ami de Nietzsche, ils parlent de former à 3 une micro-communauté intellectuelle. Nietzsche fait une proposition de mariage à Lou Salomé un mois plus tard, celle-ci refuse et c’est le début du désamour …

II – La Fiction de la Rencontre Nietzsche – Breuer.

Lou Salomé rencontre le Dr Breuer pour le convaincre de recevoir Nietzsche afin de l’observer, le soigner et l’empêcher de mettre fin à ses jours comme il lui écrit dans ses lettres.

Entretiens entre le Dr Breuer et Nietzsche et la relation Thérapeute/ Patient ou Ecoutant/ Ecouté s’inverse progressivement.

1/ au début du roman, Nietzsche refuse catégoriquement de se faire hospitaliser et de subir la relation de pouvoir du thérapeute.

2/ stratagème de Breuer :

Breuer soignera le corps de Nietzsche et Nietzsche soignera les troubles obsessionnels de Breuer / Bertha.

Breuer pense gagner ainsi la confiance de Nietzsche et le conduire à parler de sa relation avec Lou Salomé et de ses tentations suicidaires.

3/Progressivement Breuer ressent la profondeur de son désarroi, l’accepte et s’en remet à Nietzsche pour l’aider à en sortir

III – La lecture de ce livre et l’écho avec la LE, la relation Ecoutant/ Ecouté, l’écoute résonante.

Breuer a découvert une méthode qui semble guérir les troubles de Bertha en  remontant aux causes premières des symptômes. En les retrouvant et en les exprimant les symptômes disparaissent …il s’agit « d’une cure par la parole » dénommée dans le livre « le ramonage ». Par exemple Bertha fait de l’hydrophobie, elle ne boit pas une goutte d’eau et le fait d’évoquer le souvenir d’un chien qui vient laper l’eau dans son écuelle, la phobie disparaît, au moins momentanément !

Nietzsche qui entend parler de cette méthode avec Breuer va l’utiliser à son tour pour explorer les troubles obsessionnels de Breuer.

Ce qui marche avec cette méthode de « cure par la parole » :

– quand Nietzsche reprend un mot de Breuer avec la forme interrogative (Ecoute Résonante)  pour relancer l’écouté et le laisser développer …

– la philosophie de Nietzsche résonne avec la LE : la pensée procède du corps, ce n’est pas l’intelligence qui pense mais le corps ! Rupture avec l’idéalisme, l’ascétisme et le spiritualisme chrétien où seule l’idée est considérée comme pure. La conscience, l’esprit pensent sans relation avec une matérialité, avec le cerveau. Nietzsche veut le consentement au corps, l’amour de la Vie …

– le corps = Volonté de puissance : puissance d’exister par-delà le bien et le mal comme la plante ou l’arbre est attiré irrésistiblement par la lumière contourne /franchit  les obstacles pierre, roche, bitume …

– en LE : la finalité de l’Etre c’est d’Etre !

Ce qui ne marche pas :

– quand Nietzsche développe, explique ses concepts philosophiques : se reconnaître comme simplement humain, s’accepter tel que l’on est ou encore « l’éternel retour » … Breuer entend, comprend  le discours de Nietzsche mais cela ne l’aide pas, trop théorique, trop loin de ses Sensations/Perceptions à lui, ça ne lui parle pas, ça n’empêche pas ses troubles obsessionnels

 Ce que j’ai intégré en lisant ce livre et qui illustre une des propositions du Ch 7 Le Funambule dans « Mon Corps le sait »  de Catherine Aimelet-Périssol et Sylvie Alexandre.

* la personne est émue quand elle est partagée/ coupée dans la polarité de ses besoins

Sécurité : Breuer place le curseur du côté « Sureté », assurer les besoins de sa famille et de ses enfants, lui-même enfant « avenir tout tracé », «  enfant infiniment prometteur », se réfugie dans le travail quand le reste ne va pas bien, va fleurir régulièrement la tombe de ses parents  .Il s’accorde peu de Liberté par rapport à  son avenir déjà tracé …

Identité : Breuer fait partie de la bourgeoisie juive médicale de Vienne qu’il critique « immuable », «pétri de conformisme » mais de laquelle il ne se démarque pas ostensiblement, se retrouve dans les mêmes cafés pour discuter, se détendre. Il porte les mêmes « habits noirs de médecin viennois », «sérieux »  et « distant »

Réalité d’Etre : plus du côté Harmonie avec sa femme, sa famille, ses amis, il évite les sujets et discussions trop personnelles .Il ne se confie pas même avec Nietzsche car  il y a cette interrogation est -ce que ce que je lui dis va le choquer ? 

Il est donc coupé dans la Polarité de ses Besoins côté  Liberté (les couleurs, la spontanéité…), Différence (se battre comme un guerrier, il refuse de la compétition avec les autres hommes par exemple avec Bertha il sait que son son statut de Médecin et sa connaissance des ressorts  de Bertha font que aucun autre homme ne peut rivaliser avec lui pour Bertha), Initiatives (n’a rien fait pour devenir Pdt de la Faculté de Médecine).

Bertha est le miroir de ses manques et incarne à ses yeux ou lui renvoie l’image de la Liberté, la Différence et les Initiatives …

Face à cette Passion obsessionnelle pour Bertha que Breuer confie et explore « par la parole » avec Nietzsche, Irvin Yalom retrace en filigrane la relation passionnelle inverse dans les polarités et décrite comme « haineuse » que Nietzsche entretient avec Lou Salomé à travers ce qu’en dit Lou Salomé à Breuer et les lettres que Nietzsche envoie à Lou Salomé. 

En effet le curseur des polarités chez Nietzsche est du côté de la Liberté (retraite qui lui permet voyages et itinérance), de la Différence (la solitude ne lui pèse pas, il ne recherche pas la compagnie…) et des Initiatives personnelles (la création, l’écriture de ses livres est son œuvre et sa Vie, il rédige à cette époque son  œuvre majeure « Ainsi parlait Zarathoustra »).

Lou Salomé lui a fait percevoir ou révélé cette part qui lui manque (Sureté, Connivence intellectuelle forte …) et à laquelle il ne semble pouvoir accéder seul !

Conclusion : ce que ce livre m’a appris, ce qu’il a fait résonner chez moi …

J’ai goûté avec cet exercice la part de hasard, de tâtonnements dans la connaissance, la découverte de soi à soi, pour soi.

1/ être ouvert, faire le vide, accepter de ne pas savoir ou si peu par rapport à tout ce qui reste à connaître.

Et je pense au mouvement de l’algue ballottée par la mer, bougeant en surface au gré des mouvements des vagues ou encore à un autre mot « voir c’est recevoir passivement ». Accueillir l’événement, l’accepter tel qu’il est, ne pas vouloir le retenir, se l’approprier…  faisant écho à  une formule de Arnaud Desjardins «Intérieurement Activement Passif ».

2/ laisser résonner  en Soi, sentir, se laisser toucher et être présent, ancré, enraciné face à l’événement  … Et là je pense au  « Bambou » droit comme une antenne qui capte les ondes et les transmet à l’écran du téléviseur qui reçoit les informations, les images mais sans réagir … ou encore cette autre formule de Arnaud Desjardins « Extérieurement Passivement Actif »

Et c’est bien de ce dialogue Corps/Esprit que naît le mouvement fluide, l’idée juste  pour Soi, faite d’intuition, d’élan ou d’instinct.

Cette distance, ce recul par rapport au livre de Irvin Yalom et la résonance qu’il a suscité, s’est manifestée par hasard avec l’écoute de l’opéra « Carmen ».C’est un de mes opéras préférés que j’essaie de faire découvrir à mes garçons .En réécoutant le CD dans la voiture la semaine précédant le stage LE de mars, j’ai saisi tout à coup que le nœud de l’histoire de l’Opéra de Carmen avait aussi quelque chose à voir avec cette relation « pythagoricienne » ou triangulaire ( Carmen la Zingara  / Don José le soldat / Escamillo le Torréador) et que l’intensité de l’émotion ressentie , la passion vécue jusqu’au drame, renvoie aussi à cette coupure dans les polarités des besoins telle que le dit la Logique Émotionnelle   :

Carmen : La Liberté  (ce mot revient comme un leitmotiv dans les différents airs), la Différence, les Initiatives (les amours de Carmen ne durent pas plus de 6 mois)

Don José : le soldat loyal, fidèle, qui répond au son du clairon, appartient à un régiment et dont la première qualité attendue d’un brigadier est l’obéissance …

Et Carmen va chambouler complètement ses repères et le conduire au drame, à la tragédie !

Et là j’ai compris, j’ai vu en entendant cet Opéra ce qui me touchait dans cette musique, ses pulsations, son rythme, le souffle, le timbre des voix, les sons et les images des paroles, le tourbillon, le vertige de l’émotion quand l’individu est coupé, partagé. La LE  trouvait là, à cet instant, une application évidente que je sentais et offrait une lecture inattendue de  ces relations pythagoriciennes découvertes l’une  à travers la lecture du livre de Yalom et l’autre avec l’Opéra de Carmen. La Logique Émotionnelle prenait un tour plus passionnel, entier, immédiat, instinctif touchant à ce qu’il y a de plus humain, de plus profondément  humain qui pouvait conduire à des comportements diamétralement opposés :

–  la joie, l’enthousiasme (traduction du mot grec « folie divine ») quand les polarités sont unifiées

–  la folie humaine quand les polarités sont irrémédiablement coupées chez l’individu avec son lot de névroses /psychoses plus ou moins  morbides/mortifères pouvant conduire jusqu’à … la lutte à l’arme blanche entre les deux rivaux  et la fin tragique, le désespoir de Don José et la mort de Carmen.

Et de revenir à ma mémoire ce symbole du « bivium pythagoricien » y découvert par hasard  il y a trois ans, sur fond de tapisseries de l’Apocalypse du Château d’Angers en même temps que d’autres symboles et événements  dont la synchronicité m’était apparue de façon tout à fait inattendue .Et le sens donné à ce symbole y dans une brochure «  le carrefour de la vie , symbole du choix entre vie et mort , vertu et vice » .

Et je n’étais pas arrivé au bout de mes associations et découvertes : j’avais entendu en effet à une émission de radio du dimanche matin « Maison d’Etudes » avec comme invité Marc-Alain Ouaknin qui expliquait que le y  renvoie dans l’alphabet hébreu à « AYN » qui désigne l’œil,la source , la lumière avec deux sens ou deux mouvements distincts :

– la vision globale, large et intuitive « je vois et je comprends » (est  dit « sage » celui qui voit l’avenir)

–  et  « je veille », je suis vigilant, l’attention, le regard  sont plus précis.

Dans le livre de Marc-Alain Ouaknin « Les Mystères de l’Alphabet », il apparaît que ce symbole pythagoricien de la tapisserie d’Angers ressemble bien à la forme graphique classique (écriture carrée) du mot hébraïque « AYN »  ou « OYN » qui a donné la lettre O de l’alphabet hébreu (et non pas la lettre de l’alphabet Y comme je vous l’ai dit dans mon exposé). Il est précisé en outre que ce « AYN » énonce tout ce qui est de l’ordre du visible, du Voir, du regard, de l’apparition. Mais qui dit apparaître dit aussi cacher, recouvrir. Ainsi le « AYIN »est le passage entre l’intérieur et l’extérieur, entre les profondeurs cachées et ténébreuses de la Terre et la clarté du monde solaire .Le « AYIN » c’est la source (le jaillissement) le point de passage de l’eau souterraine à l’eau qui coule à la lumière .C’est le point où l’être se dévoile mais en même temps se voile …Avec le « AYIN » le monde devient pluriel, multiple, découvert, secret.

Et d’entendre encore dans cette même émission radio que la lettre « O » est suivie par la lettre « P » dont la forme originaire représente la bouche et d’en déduire « Si on voit, on peut parler … » …et de lire toujours chez Ouaknin que dans « AYIN » il y a une seconde dialectique celle du voir et de l’entendre. « Chemà », « écoute » s’écrit « cham-ayin » « là-bas l’oeil » .Entendre est une façon de voir plus loin, au-delà de la simple apparition qui se fait dans la proximité.

Et là, retour direct au Ch 7 Le Funambule page 140 de « Mon corps le sait », « VOIR ou REGARDER, ENTENDRE ou ECOUTER. »

« L’émotion vient fixer la vision ou l’ouïe sur l’une ou l’autre de ces facultés, comme si les possibilités de mobiliser l’ensemble étaient perturbées, bloquées. Ce clivage en soi prive de l’information globale. Pas étonnant que la personne prenne pour elle ou contre elle ce qu’elle voit ou ce qu’elle entend. ».    

« Sous le signe du lien » de Boris Cyrulnik

Par Pierre MASSOT

« SOUS LE SIGNE DU LIEN »

de Boris Cyrulnik

Fiche de lecture de Pierre MASSOT

PROMO 3

Dans ce livre où l’on observe des goélands, des chimpanzés, des tiques, des canetons, des martins-pêcheurs, des chiens, des oies cendrées, des moustiques, des épinoches, des choucas, des chats, des hommes et des femmes, l’introduction donne le ton :

Les observations qui vont suivre dans ce livre sont fausses. Mais comme elles ont été faites par des observateurs qui savent à quel point l’observation est une création, elles restent « révisionnables » : ce qu’on a vu reste à revoir.

Ceux qui disent : « C’est évident, il n’y a qu’à voir » vivent dans un monde impressionniste. Ils croient observer le monde, alors qu’ils n’observent que l’impression que le monde leur fait.

Cela me semble un premier lien avec notre préoccupation sur les perceptions et les sensations.

L’ouvrage qui se définit comme une histoire naturelle de l’attachement commence par la vie intra-utérine.

Un chercheur ne possédait qu’un vieux disque dans l’environnement familial de sa femme enceinte : c’était Pierre et le loup. La séquence du basson est célèbre à cause de son intensité et de l’abondance des fréquences basses. Il se trouve qu’elles pénètrent très bien dans l’univers sonore de l’utérus.

Le bébé gambadait dans son univers utérin quand le chercheur passait Pierre et le loup. Après la naissance, il s’agitait, augmentait ses succions et tournait sa tête vers cette musique familière, alors que Bach ou Brassens le laissaient indifférent.

Des bébés japonais dont la vie intra-utérine s’est déroulée près de l’aéroport d’Osaka, s’apaisent très facilement dans un univers sonores d’avions, alors qu’ils deviennent insomniaques dans un univers silencieux.

Le bébé cesse d’être un produit biologique ou un bâton de vieillesse. Il devient une petite personne très soumise à nos fantasmes. Ce qui ne rend pas sa vie plus facile.

L’histoire se poursuit par la naissance du sens : toute information est inscrite dans le biologique, mais dès qu’elle est perçue, cette stimulation prend sens parce qu’elle est interprétée. L’histoire du percepteur donne du sens à cette perception.

Les nouveau-nés, sans aucune stimulation extérieure, sourient de tout leur visage, pendant leur sommeil paradoxal.

Nous avons observé ce qui se passe entre le bébé émetteur de ce premier sourire paradoxal et l’adulte maternant récepteur de cet indice comportemental.

En vingt ans de pratique, jamais nous n’avons entendu une mère dire en percevant ce sourire : « Tiens, le neuropeptide qui provoque le sommeil paradoxal vient de provoquer la première contraction des commissures labiales de Nathalie. » Jamais !

En revanche, lorsque les mères perçoivent le premier sourire du bébé, elles interprètent toujours ce premier sourire et disent : « Il me reconnaît déjà », ou bien, « Il sourit grâce à moi », etc. (Elles ne savent pas que c’est le neuropeptide qui a fait le coup).

Mais, ce disant, elles approchent leur corps du bébé souriant, elles l’appellent et créent autour du bébé une atmosphère d’intense sensorialité composée d’odeurs, de sonorités proches, de contacts et de chaleur.

L’interprétation qu’elles donnent du fait (le sourire biochimique) crée autour du bébé une sensorialité chaude.

La manière dont la mère interprète ce sourire vient de sa propre histoire et du sens qu’elle attribue à ce fait. La preuve c’est que chaque mère donne sa propre interprétation. Nous avons entendu : « Pauvre enfant … il sourit … il ne sait pas ce qui l’attend … Je n’aurais pas dû le mettre au monde ». 30 à 40 % des jeunes mères donnent cette interprétation anxieuse. Cette représentation enracine une attitude corporelle radicalement différente : ce disant, la jeune mère se raidit et regarde l’enfant avec angoisse. Ce faisant elle éloigne de son bébé les informations sensorielles émises par son corps. Cette interprétation dépressive, venue de l’inconscient maternel, crée autour du bébé un monde sensoriel froid.

Le sens que la mère a donné au sourire a modifié les sens qui médiatisent et tissent le lien de l’attachement. L’histoire naturelle du sourire, dès sa première production, a mélangé le sens et la vie, l’interprétation et la biologie.

Le livre poursuit la biologie de notre histoire, la mise au monde du père, la sexualisation, la naissance du couple, la naissance de l’attachement puis l’apparition du détachement.

De part en part, on y voit mise en évidence l’importance des représentations sur les comportements. On y voit aussi l’importance de la culture et de ses interactions jusque dans le biologique.

Par exemple, à propos de la sexualisation :

La culture, c’est-à-dire les enseignants, les voisins les médias et bien d’autres, participe au façonnement du comportement sexué. Les moniteurs de sport, hommes ou femmes, parlent en regardant beaucoup plus les garçons que les filles. D’une manière générale, les adultes s’adressent plus aux garçons en groupe … et aux filles dans l’intimité.

La communication sensorielle devient très différente selon le fantasme de l’adulte.

Un petit film projeté devant des étudiants montrait un bébé de neuf mois en pleurs. « Pourquoi ce garçon pleure-t-il ? » demandait l’observateur. Les étudiants répondaient : « Parce qu’il est en colère ! »

Un autre groupe, auquel on disait : « Pourquoi cette petite fille pleure-t-elle ? »  répondait : « Parce qu’elle a peur ». La même image avait provoqué une interprétation très différente selon la représentation du stéréotype sexuel, induite par la question.

Cette idée provoquait des réactions comportementales très différentes : les adultes disaient en s’adressant aux bébés-garçons : « Calme-toi un peu, mauvais caractère. Ah, ces garçons, ils veulent être servis tout de suite » alors qu’ils disaient aux bébés-filles : « Calme-toi ma cocotte, ce n’est rien, n’aie pas peur … »

Cette action fantasmatique pourrait expliquer pourquoi les bébés-garçons développent plus d’activités autocentrées et agressives que les bébés-filles : l’action fantasmatique des adultes ne les tranquillise pas !

La notion d’empreinte, longuement abordée, et qui me semble en ligne directe avec le fonctionnement reptilien, révèle une réflexion sur la peur qui nous intéresse :

Cette série d’observations fait apparaître l’idée que la peur et la perte dépendent du sujet, bien plus que de l’objet. Un « raisonnement à l’évidence » dirait que le sujet a peur parce que cet objet est effrayant, ou bien que le sujet souffre parce qu’il a perdu l’objet de son amour.

Un raisonnement éthologique dit au contraire : le sujet a peur parce qu’il a incorporé une catégorie d’objet à laquelle il s’est familiarisé et que l’objet présent lui est étranger.

Nous sommes donc autorisés à dire que les sentiments de peur, d’amour ou de perte résultent de modifications intérieures au sujet. Ce n’est plus l’objet qui fait peur au sujet, comme dans une réflexion issue du modèle mécanique où une cause produit un effet. C’est le sujet qui ressent de la peur pour cet objet qu’il catégorise parmi les objets étrangers parce que, des années auparavant, il a incorporé l’empreinte d’une autre catégorie d’objets auxquels il s’est familiarisé.

Le sujet devient créatif dans la peur, dans l’amour ou dans la perte et pas réactif comme on le croit habituellement : il est devenu craintif parce qu’un chien lui a fait peur … Il est devenu délinquant parce qu’il a manqué d’affection …

Mais cette modification endogène résulte d’une autre conception de la biologie : on ne peut plus penser la biologie en tant que métabolisme à l’intérieur d’un corps isolé du monde. Il s’agit maintenant de métabolismes où l’intérieur incorpore les pressions extérieures pour créer une aptitude.

Cela me semble en phase avec ce que Catherine et Sylvie écrivent dans leur livre :

On pense habituellement que c’est de l’inconnu dont on a peur. Cela est un contresens puisque la peur est fondée sur une mémoire d’un passé douloureux à éviter et sur la conscience d’un avenir qui nous mène à la mort. La peur au présent est donc l’expression de ce choc de savoirs qui nous demande de protéger notre structure. Ainsi donc, nous projetons inévitablement du connu dans un environnement et un avenir à risque.

L’idée débouche aisément sur la notion de croyance, abordée par Cyrulnik :

Les croyances qui aujourd’hui organisent le plus intensément nos destins peuvent se classer en croyances internes et croyances externes.

Les hommes qui croient que leur destin est gouverné par des forces extérieures se retrouvent en bas de l’échelle sociale où ils occupent des postes soumis à l’opinion d’autres hommes. Alors que ceux qui croient en un déterminisme interne, un choix intime de leurs projets d’existence se retrouvent dans des postes à responsabilité, dans des histoires de vie plus libres, moins soumises aux contraintes sociales.

Face aux cris d’un bébé, les mères à « croyance externe » manifestaient un long temps de latence avant de toucher le bébé (caresser, tapoter, prendre aux bras, donner le biberon, etc.). Ce faisant, elles produisaient très peu de paroles à l’adresse du bébé.

Alors que la population de mères à « croyance interne » (celles qui croyaient au déterminisme intime de leur destin) répondaient beaucoup plus vite aux cris du bébé, le touchaient beaucoup plus et surtout produisaient beaucoup plus de paroles.

Notre manière de penser modèle notre manière d’agir et modifie le monde perceptuel du bébé : un bébé qui vit dans un milieu où l’on croit aux déterminismes externes se développe dans un environnement sensoriel froid, à faible rescousse comportementale, à faibles interactions parolières.

Alors qu’un bébé né dans un milieu où l’on croit à un déterminisme interne, où l’on pense que les décisions peuvent gouverner nos vies, où l’on croit à la liberté, se développe dans un monde sensoriel chaud, où la proximité des contacts, des stimulations auditives, olfactives et tactiles va épanouir ses comportements et ses métabolismes.

Voilà peut-être de quoi nous faire réfléchir sur les sources de notre difficile équilibre sécurité/liberté, appartenance/différence et désir-harmonie/initiative-solitaire.

La notion d’empreinte livre aussi une lecture du syndrome de Stockholm (schéma paradoxal de comportement lors d’une prise d’otages) :

La sensation de l’imminence de la mort provoque une sidération émotive totale. Mais en quelques secondes, s’organise une phase stable où l’otage découvre son dominant tout-puissant. Commence alors l’interaction des deux personnalités. Il ne faut pas que le ravisseur soit brutal ou incohérent ; il lui suffit d’être décidé et rassurant. Il doit donner le code de survie : « Si vous faites ça, il ne vous arrivera rien ». Le dominé, dont la conscience est entièrement captivée par cette présence, ressent alors une impression forte et rassurante.

L’hyper-vigilance attentive du dominé crée les conditions les meilleures pour la réceptivité d’un évènement. Le dominant prend la fonction tranquillisante et impressionnante qui caractérise l’objet d’empreinte.

… Cette série de données me permet d’illustrer une idée : une émotion intense peut créer un moment de grande réceptivité à un objet d’empreinte. Le récepteur et le marqueur peuvent se rencontrer et tisser ensemble un lien affectif.

Les amoureux, lors de leur coup de foudre, les mystiques lors de leur révélation, et les foules, lors de leurs cérémonies extatiques, ne nous disent pas autre chose.

En de nombreux passages de son livre, Cyrulnik rappelle à quel point l’observation n’est pas une perception neutre, qu’il s’agit d’un acte de création qui parle beaucoup plus de l’inconscient de l’observateur que du sujet observé.

Une illustration frappante en est fournie avec le cas d’un jeune homme de seize ans, qui apparut  en 1828 au 4ème escadron du régiment de chevau-légers de Nuremberg, dont la posture était tellement maladroite qu’il ne savait pas marcher et qui ne savait pas non plus parler :

Le capitaine auprès duquel on le conduisit d’abord fut le premier observateur, militaire donc. Il écrit : « On simula des passes d’armes et des estocades à l’aide d’un sabre nu pour contrôler ses réactions. Il resta impassible. On déchargea vers lui un pistolet ou quelques autres armes à feu. Il ne sembla pas non plus soupçonner le moins du monde qu’on puisse lui vouloir le moindre tort ».

Plus tard, le docteur Osterhausen rédigea un rapport dans le langage médical de son époque, caractérisé par l’impérialisme anatomique : « … le tendon de la rotule est divisé et les deux tendons des muscles vastes, interne et externe, longent séparément la jambe de part et d’autre du tibia pour s’attacher … »

Alors le professeur Daumer, connu pour sa bienveillance et son « cœur humain » fut appelé à la rescousse. On le chargea de l’instruction de l’infortuné jeune homme. Le professeur dressa une riche table, avec des viandes et beaucoup de bière, puis força le jeune homme à tout avaler. Ce dernier s’endormit aussitôt, repu et saoulé. Le bon professeur nota alors «  … sur cette brute animale, un bien curieux effet de la viande ».

 L’une des conclusions de l’ouvrage ne dit pas autre chose :

Il y a longtemps que je n’avais pas fait rire avec le mot psychologie. J’ai remarqué que dans certains milieux, ce mot possède une grande vertu hilarante. Je l’ai donc prononcé dans un service de néo-natalogie avec le succès habituel, mais non espéré.

Certains ont ri, et m’ont expliqué qu’un prématuré de six mois était plus proche du biologique que du psychologique. Il était sous-thalamique, autant dire sans cerveau, sans mémoire, sans parole. Un produit biologique, on vous dit.

Alors j’ai compris pourquoi dans certains hôpitaux les nouveau-nés sont enveloppés dans une feuille d’aluminium, comme le jambon de ma charcutière. On n’enveloppe pas une personne dans une feuille d’argent, on l’habille avec les vêtements de sa culture. C’est évident.

Jusqu’au jour où nous avons enregistré les cris des prématurés et les avons portés à l’analyseur de fréquence du laboratoire. L’ordinateur nous a rendu une feuille de papier argenté (elle aussi) sur laquelle il avait transformé le cri en image montagneuse : les basses fréquences à gauche, les hautes fréquences à droite.

En établissant une corrélation entre la structure des cris et les variations de l’environnement nous avons rendu observable l’évènement suivant : toute variation de l’environnement augmente la composante aiguë des cris. Il suffit de changer le tissu de la tête de lit ou de faire approcher un médecin réanimateur pour que l’ordinateur transforme le cri du bébé en un dessin plein de pics aigus.

Les prématurés réagissent vivement à toute variation de l’environnement. Ce qui implique qu’ils y sont très sensibles et qu’ils possèdent une mémoire à court terme qui leur permet de reconnaître celui qui régulièrement leur pique une aiguille dans l’artère fémorale.

L’évidence n’est pas évidente ! Nous avons des yeux pour voir ce que nous pensons.

L’évidence est une perception sélective, organisée comme une représentation.

D’où la nécessité du travail d’observation pour déjouer le piège que nous construisons pour nous y enfermer.

A la fin de son ouvrage, Cyrulnik se demande pourquoi conclure. Ce pourrait être au moyen d’une phrase définitive qui permettrait de clore dix années de recherches. Il faudrait trouver l’interrogation merveilleuse qui permettrait de souligner l’importance de l’attachement, et sa fragilité.

Cyrulnik bute pour conclure parce que les conclusions ne sont jamais concluantes, jamais closes. C’est pourquoi il termine en disant :

Je pense qu’avant de lire ce livre, vous aviez les idées claires. J’espère maintenant qu’elles sont confuses, car il faut douter, croyez-moi !

Catherine et Sylvie n’écrivent-elles pas :

Face à l’évènement, nous filtrons surtout les informations auxquelles nous savons pouvoir répondre et évitons les autres. Il y a échange d’informations entre nos perceptions et sensations internes, suivi d’un choix automatique à ne traiter que les informations garantes d’adaptations possibles, car mémorisées, mais aussi évitement des informations intraitables car ne correspondant pas à des repères connus.

Que cela nous aide à prendre de la distance vis-à-vis de nos certitudes !

Mon corps le sait

De Catherine Aimelet-Périssol et Sylvie Alexandre
(Robert Laffont, 2008)

Une méthode pour apprendre à rentrer en relation avec son corps, à affiner ses sensations et perceptions, pour être plus présent à soi… et arriver à changer de posture devant telle ou telle situation.

Une pédagogie utilisable au quotidien, dans tous les actes de notre vie.