Décrypter l’intelligence vivante de l’émotion

Auteur/autrice : Institut Logique émotionnelle

« Et Nietzsche a pleuré… » de Irvin Yalom

Par Claude Guichet

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Fiche de Lecture mars 2010

Ce roman relate l’histoire d’une  rencontre qui aurait pu avoir lieu en 1882 entre le philosophe Friedrich Nietzsche affecté de nombreux maux (tête, estomac, cécité …) et le Dr Joseph Breuer, médecin praticien viennois connu et reconnu. Irvin Yalom s’est appuyé en effet sur une lettre retrouvée dans la correspondance de Nietzsche où la rencontre entre les deux hommes a été réellement  envisagée par ses amis.

Cette rencontre imaginée par Irvin Yalom se déroule entre Octobre et Décembre 1882 à Vienne. Elle explore les relations entre les deux personnages et leur entourage à travers une succession d’entretiens, de lettres et d’évènements qui illustrent de manière vivante et romanesque les débuts de la psychothérapie, de la psychanalyse et pour ce qui concerne notre propos la relation Ecoutant-Ecouté et la bio-logique des émotions.

Notre grille de lecture étant la  Logique Emotionnelle, je vous dirai ce qui a fait écho pour moi et ce que cet exercice  m’a fait découvrir, ressentir.

Au préalable je vais vous resituer le texte dans le contexte avec une présentation succincte des deux principaux protagonistes et la trame de cette rencontre telle qu’imaginée par Irvin Yalom.

I – Les deux Personnages principaux

1-1 Le Docteur Joseph Breuer (1842 – 1925) : a donc 40 ans au moment où se situe l’histoire en 1882.

– juif non pratiquant, marié à une « belle » femme juive avec qui il a 3 enfants.

– médecin et praticien reconnu (aurait pu devenir Pdt de la Faculté de Médecine de Vienne). Il voit de plus en plus de gens souffrant de troubles psychiques.

– a suivi et traité les troubles d’hystérie  d’une belle jeune femme (21 ans) dénommée Bertha.

– a des relations amicales avec le jeune médecin chercheur Sigmund Freud alors âgé de 26 ans et avec qui il publiera « Les Etudes sur l’Hystérie » en 1895. 

1-2 Le Professeur Friedrich Nietzsche (1844-1900)

– ex-professeur de philologie de l’Université de Bâle.

– écrivain et philosophe pas connu à cette époque, a publié « Humain trop Humain » en 1878 et le « Le gai Savoir » début 1882. Il est en train de rédiger « Ainsi parlait Zarathoustra » qui sera publié en 1883.

– a de nombreux maux (tête, estomac, vue…) et  ses fréquentes migraines l’ont conduit à arrêter l’enseignement. Il passe son temps à voyager pour trouver le climat qui lui convient dans le sud de l’Europe (n’aime pas le froid)

-sort d’une relation courte et tumultueuse avec une jeune femme « intelligente, d’une grande beauté » Lou Salomé, liée également à un autre philosophe Paul Rée.

Le nœud de l’histoire commune aux deux personnages est qu’ils sont « pris » dans une relation triangulaire ou« pythagoricienne » selon les mots de Nietzsche dans le roman :

Breuer finit par tomber amoureux de sa patiente Bertha et devient jaloux du jeune médecin qui a pris le relais du suivi de Bertha et qui tombe lui aussi amoureux de Bertha . Suite à la révélation « fantasmée » de Bertha comme quoi elle serait enceinte du Dr Breuer, la femme du Dr Breuer exige qu’il arrête immédiatement de suivre le cas de Bertha.

La rencontre de Nietzsche avec Lou Salomé à Rome remonte à avril 1882. Avec Paul Rée philosophe et ami de Nietzsche, ils parlent de former à 3 une micro-communauté intellectuelle. Nietzsche fait une proposition de mariage à Lou Salomé un mois plus tard, celle-ci refuse et c’est le début du désamour …

II – La Fiction de la Rencontre Nietzsche – Breuer.

Lou Salomé rencontre le Dr Breuer pour le convaincre de recevoir Nietzsche afin de l’observer, le soigner et l’empêcher de mettre fin à ses jours comme il lui écrit dans ses lettres.

Entretiens entre le Dr Breuer et Nietzsche et la relation Thérapeute/ Patient ou Ecoutant/ Ecouté s’inverse progressivement.

1/ au début du roman, Nietzsche refuse catégoriquement de se faire hospitaliser et de subir la relation de pouvoir du thérapeute.

2/ stratagème de Breuer :

Breuer soignera le corps de Nietzsche et Nietzsche soignera les troubles obsessionnels de Breuer / Bertha.

Breuer pense gagner ainsi la confiance de Nietzsche et le conduire à parler de sa relation avec Lou Salomé et de ses tentations suicidaires.

3/Progressivement Breuer ressent la profondeur de son désarroi, l’accepte et s’en remet à Nietzsche pour l’aider à en sortir

III – La lecture de ce livre et l’écho avec la LE, la relation Ecoutant/ Ecouté, l’écoute résonante.

Breuer a découvert une méthode qui semble guérir les troubles de Bertha en  remontant aux causes premières des symptômes. En les retrouvant et en les exprimant les symptômes disparaissent …il s’agit « d’une cure par la parole » dénommée dans le livre « le ramonage ». Par exemple Bertha fait de l’hydrophobie, elle ne boit pas une goutte d’eau et le fait d’évoquer le souvenir d’un chien qui vient laper l’eau dans son écuelle, la phobie disparaît, au moins momentanément !

Nietzsche qui entend parler de cette méthode avec Breuer va l’utiliser à son tour pour explorer les troubles obsessionnels de Breuer.

Ce qui marche avec cette méthode de « cure par la parole » :

– quand Nietzsche reprend un mot de Breuer avec la forme interrogative (Ecoute Résonante)  pour relancer l’écouté et le laisser développer …

– la philosophie de Nietzsche résonne avec la LE : la pensée procède du corps, ce n’est pas l’intelligence qui pense mais le corps ! Rupture avec l’idéalisme, l’ascétisme et le spiritualisme chrétien où seule l’idée est considérée comme pure. La conscience, l’esprit pensent sans relation avec une matérialité, avec le cerveau. Nietzsche veut le consentement au corps, l’amour de la Vie …

– le corps = Volonté de puissance : puissance d’exister par-delà le bien et le mal comme la plante ou l’arbre est attiré irrésistiblement par la lumière contourne /franchit  les obstacles pierre, roche, bitume …

– en LE : la finalité de l’Etre c’est d’Etre !

Ce qui ne marche pas :

– quand Nietzsche développe, explique ses concepts philosophiques : se reconnaître comme simplement humain, s’accepter tel que l’on est ou encore « l’éternel retour » … Breuer entend, comprend  le discours de Nietzsche mais cela ne l’aide pas, trop théorique, trop loin de ses Sensations/Perceptions à lui, ça ne lui parle pas, ça n’empêche pas ses troubles obsessionnels

 Ce que j’ai intégré en lisant ce livre et qui illustre une des propositions du Ch 7 Le Funambule dans « Mon Corps le sait »  de Catherine Aimelet-Périssol et Sylvie Alexandre.

* la personne est émue quand elle est partagée/ coupée dans la polarité de ses besoins

Sécurité : Breuer place le curseur du côté « Sureté », assurer les besoins de sa famille et de ses enfants, lui-même enfant « avenir tout tracé », «  enfant infiniment prometteur », se réfugie dans le travail quand le reste ne va pas bien, va fleurir régulièrement la tombe de ses parents  .Il s’accorde peu de Liberté par rapport à  son avenir déjà tracé …

Identité : Breuer fait partie de la bourgeoisie juive médicale de Vienne qu’il critique « immuable », «pétri de conformisme » mais de laquelle il ne se démarque pas ostensiblement, se retrouve dans les mêmes cafés pour discuter, se détendre. Il porte les mêmes « habits noirs de médecin viennois », «sérieux »  et « distant »

Réalité d’Etre : plus du côté Harmonie avec sa femme, sa famille, ses amis, il évite les sujets et discussions trop personnelles .Il ne se confie pas même avec Nietzsche car  il y a cette interrogation est -ce que ce que je lui dis va le choquer ? 

Il est donc coupé dans la Polarité de ses Besoins côté  Liberté (les couleurs, la spontanéité…), Différence (se battre comme un guerrier, il refuse de la compétition avec les autres hommes par exemple avec Bertha il sait que son son statut de Médecin et sa connaissance des ressorts  de Bertha font que aucun autre homme ne peut rivaliser avec lui pour Bertha), Initiatives (n’a rien fait pour devenir Pdt de la Faculté de Médecine).

Bertha est le miroir de ses manques et incarne à ses yeux ou lui renvoie l’image de la Liberté, la Différence et les Initiatives …

Face à cette Passion obsessionnelle pour Bertha que Breuer confie et explore « par la parole » avec Nietzsche, Irvin Yalom retrace en filigrane la relation passionnelle inverse dans les polarités et décrite comme « haineuse » que Nietzsche entretient avec Lou Salomé à travers ce qu’en dit Lou Salomé à Breuer et les lettres que Nietzsche envoie à Lou Salomé. 

En effet le curseur des polarités chez Nietzsche est du côté de la Liberté (retraite qui lui permet voyages et itinérance), de la Différence (la solitude ne lui pèse pas, il ne recherche pas la compagnie…) et des Initiatives personnelles (la création, l’écriture de ses livres est son œuvre et sa Vie, il rédige à cette époque son  œuvre majeure « Ainsi parlait Zarathoustra »).

Lou Salomé lui a fait percevoir ou révélé cette part qui lui manque (Sureté, Connivence intellectuelle forte …) et à laquelle il ne semble pouvoir accéder seul !

Conclusion : ce que ce livre m’a appris, ce qu’il a fait résonner chez moi …

J’ai goûté avec cet exercice la part de hasard, de tâtonnements dans la connaissance, la découverte de soi à soi, pour soi.

1/ être ouvert, faire le vide, accepter de ne pas savoir ou si peu par rapport à tout ce qui reste à connaître.

Et je pense au mouvement de l’algue ballottée par la mer, bougeant en surface au gré des mouvements des vagues ou encore à un autre mot « voir c’est recevoir passivement ». Accueillir l’événement, l’accepter tel qu’il est, ne pas vouloir le retenir, se l’approprier…  faisant écho à  une formule de Arnaud Desjardins «Intérieurement Activement Passif ».

2/ laisser résonner  en Soi, sentir, se laisser toucher et être présent, ancré, enraciné face à l’événement  … Et là je pense au  « Bambou » droit comme une antenne qui capte les ondes et les transmet à l’écran du téléviseur qui reçoit les informations, les images mais sans réagir … ou encore cette autre formule de Arnaud Desjardins « Extérieurement Passivement Actif »

Et c’est bien de ce dialogue Corps/Esprit que naît le mouvement fluide, l’idée juste  pour Soi, faite d’intuition, d’élan ou d’instinct.

Cette distance, ce recul par rapport au livre de Irvin Yalom et la résonance qu’il a suscité, s’est manifestée par hasard avec l’écoute de l’opéra « Carmen ».C’est un de mes opéras préférés que j’essaie de faire découvrir à mes garçons .En réécoutant le CD dans la voiture la semaine précédant le stage LE de mars, j’ai saisi tout à coup que le nœud de l’histoire de l’Opéra de Carmen avait aussi quelque chose à voir avec cette relation « pythagoricienne » ou triangulaire ( Carmen la Zingara  / Don José le soldat / Escamillo le Torréador) et que l’intensité de l’émotion ressentie , la passion vécue jusqu’au drame, renvoie aussi à cette coupure dans les polarités des besoins telle que le dit la Logique Émotionnelle   :

Carmen : La Liberté  (ce mot revient comme un leitmotiv dans les différents airs), la Différence, les Initiatives (les amours de Carmen ne durent pas plus de 6 mois)

Don José : le soldat loyal, fidèle, qui répond au son du clairon, appartient à un régiment et dont la première qualité attendue d’un brigadier est l’obéissance …

Et Carmen va chambouler complètement ses repères et le conduire au drame, à la tragédie !

Et là j’ai compris, j’ai vu en entendant cet Opéra ce qui me touchait dans cette musique, ses pulsations, son rythme, le souffle, le timbre des voix, les sons et les images des paroles, le tourbillon, le vertige de l’émotion quand l’individu est coupé, partagé. La LE  trouvait là, à cet instant, une application évidente que je sentais et offrait une lecture inattendue de  ces relations pythagoriciennes découvertes l’une  à travers la lecture du livre de Yalom et l’autre avec l’Opéra de Carmen. La Logique Émotionnelle prenait un tour plus passionnel, entier, immédiat, instinctif touchant à ce qu’il y a de plus humain, de plus profondément  humain qui pouvait conduire à des comportements diamétralement opposés :

–  la joie, l’enthousiasme (traduction du mot grec « folie divine ») quand les polarités sont unifiées

–  la folie humaine quand les polarités sont irrémédiablement coupées chez l’individu avec son lot de névroses /psychoses plus ou moins  morbides/mortifères pouvant conduire jusqu’à … la lutte à l’arme blanche entre les deux rivaux  et la fin tragique, le désespoir de Don José et la mort de Carmen.

Et de revenir à ma mémoire ce symbole du « bivium pythagoricien » y découvert par hasard  il y a trois ans, sur fond de tapisseries de l’Apocalypse du Château d’Angers en même temps que d’autres symboles et événements  dont la synchronicité m’était apparue de façon tout à fait inattendue .Et le sens donné à ce symbole y dans une brochure «  le carrefour de la vie , symbole du choix entre vie et mort , vertu et vice » .

Et je n’étais pas arrivé au bout de mes associations et découvertes : j’avais entendu en effet à une émission de radio du dimanche matin « Maison d’Etudes » avec comme invité Marc-Alain Ouaknin qui expliquait que le y  renvoie dans l’alphabet hébreu à « AYN » qui désigne l’œil,la source , la lumière avec deux sens ou deux mouvements distincts :

– la vision globale, large et intuitive « je vois et je comprends » (est  dit « sage » celui qui voit l’avenir)

–  et  « je veille », je suis vigilant, l’attention, le regard  sont plus précis.

Dans le livre de Marc-Alain Ouaknin « Les Mystères de l’Alphabet », il apparaît que ce symbole pythagoricien de la tapisserie d’Angers ressemble bien à la forme graphique classique (écriture carrée) du mot hébraïque « AYN »  ou « OYN » qui a donné la lettre O de l’alphabet hébreu (et non pas la lettre de l’alphabet Y comme je vous l’ai dit dans mon exposé). Il est précisé en outre que ce « AYN » énonce tout ce qui est de l’ordre du visible, du Voir, du regard, de l’apparition. Mais qui dit apparaître dit aussi cacher, recouvrir. Ainsi le « AYIN »est le passage entre l’intérieur et l’extérieur, entre les profondeurs cachées et ténébreuses de la Terre et la clarté du monde solaire .Le « AYIN » c’est la source (le jaillissement) le point de passage de l’eau souterraine à l’eau qui coule à la lumière .C’est le point où l’être se dévoile mais en même temps se voile …Avec le « AYIN » le monde devient pluriel, multiple, découvert, secret.

Et d’entendre encore dans cette même émission radio que la lettre « O » est suivie par la lettre « P » dont la forme originaire représente la bouche et d’en déduire « Si on voit, on peut parler … » …et de lire toujours chez Ouaknin que dans « AYIN » il y a une seconde dialectique celle du voir et de l’entendre. « Chemà », « écoute » s’écrit « cham-ayin » « là-bas l’oeil » .Entendre est une façon de voir plus loin, au-delà de la simple apparition qui se fait dans la proximité.

Et là, retour direct au Ch 7 Le Funambule page 140 de « Mon corps le sait », « VOIR ou REGARDER, ENTENDRE ou ECOUTER. »

« L’émotion vient fixer la vision ou l’ouïe sur l’une ou l’autre de ces facultés, comme si les possibilités de mobiliser l’ensemble étaient perturbées, bloquées. Ce clivage en soi prive de l’information globale. Pas étonnant que la personne prenne pour elle ou contre elle ce qu’elle voit ou ce qu’elle entend. ».    

« Sous le signe du lien » de Boris Cyrulnik

Par Pierre MASSOT

« SOUS LE SIGNE DU LIEN »

de Boris Cyrulnik

Fiche de lecture de Pierre MASSOT

PROMO 3

Dans ce livre où l’on observe des goélands, des chimpanzés, des tiques, des canetons, des martins-pêcheurs, des chiens, des oies cendrées, des moustiques, des épinoches, des choucas, des chats, des hommes et des femmes, l’introduction donne le ton :

Les observations qui vont suivre dans ce livre sont fausses. Mais comme elles ont été faites par des observateurs qui savent à quel point l’observation est une création, elles restent « révisionnables » : ce qu’on a vu reste à revoir.

Ceux qui disent : « C’est évident, il n’y a qu’à voir » vivent dans un monde impressionniste. Ils croient observer le monde, alors qu’ils n’observent que l’impression que le monde leur fait.

Cela me semble un premier lien avec notre préoccupation sur les perceptions et les sensations.

L’ouvrage qui se définit comme une histoire naturelle de l’attachement commence par la vie intra-utérine.

Un chercheur ne possédait qu’un vieux disque dans l’environnement familial de sa femme enceinte : c’était Pierre et le loup. La séquence du basson est célèbre à cause de son intensité et de l’abondance des fréquences basses. Il se trouve qu’elles pénètrent très bien dans l’univers sonore de l’utérus.

Le bébé gambadait dans son univers utérin quand le chercheur passait Pierre et le loup. Après la naissance, il s’agitait, augmentait ses succions et tournait sa tête vers cette musique familière, alors que Bach ou Brassens le laissaient indifférent.

Des bébés japonais dont la vie intra-utérine s’est déroulée près de l’aéroport d’Osaka, s’apaisent très facilement dans un univers sonores d’avions, alors qu’ils deviennent insomniaques dans un univers silencieux.

Le bébé cesse d’être un produit biologique ou un bâton de vieillesse. Il devient une petite personne très soumise à nos fantasmes. Ce qui ne rend pas sa vie plus facile.

L’histoire se poursuit par la naissance du sens : toute information est inscrite dans le biologique, mais dès qu’elle est perçue, cette stimulation prend sens parce qu’elle est interprétée. L’histoire du percepteur donne du sens à cette perception.

Les nouveau-nés, sans aucune stimulation extérieure, sourient de tout leur visage, pendant leur sommeil paradoxal.

Nous avons observé ce qui se passe entre le bébé émetteur de ce premier sourire paradoxal et l’adulte maternant récepteur de cet indice comportemental.

En vingt ans de pratique, jamais nous n’avons entendu une mère dire en percevant ce sourire : « Tiens, le neuropeptide qui provoque le sommeil paradoxal vient de provoquer la première contraction des commissures labiales de Nathalie. » Jamais !

En revanche, lorsque les mères perçoivent le premier sourire du bébé, elles interprètent toujours ce premier sourire et disent : « Il me reconnaît déjà », ou bien, « Il sourit grâce à moi », etc. (Elles ne savent pas que c’est le neuropeptide qui a fait le coup).

Mais, ce disant, elles approchent leur corps du bébé souriant, elles l’appellent et créent autour du bébé une atmosphère d’intense sensorialité composée d’odeurs, de sonorités proches, de contacts et de chaleur.

L’interprétation qu’elles donnent du fait (le sourire biochimique) crée autour du bébé une sensorialité chaude.

La manière dont la mère interprète ce sourire vient de sa propre histoire et du sens qu’elle attribue à ce fait. La preuve c’est que chaque mère donne sa propre interprétation. Nous avons entendu : « Pauvre enfant … il sourit … il ne sait pas ce qui l’attend … Je n’aurais pas dû le mettre au monde ». 30 à 40 % des jeunes mères donnent cette interprétation anxieuse. Cette représentation enracine une attitude corporelle radicalement différente : ce disant, la jeune mère se raidit et regarde l’enfant avec angoisse. Ce faisant elle éloigne de son bébé les informations sensorielles émises par son corps. Cette interprétation dépressive, venue de l’inconscient maternel, crée autour du bébé un monde sensoriel froid.

Le sens que la mère a donné au sourire a modifié les sens qui médiatisent et tissent le lien de l’attachement. L’histoire naturelle du sourire, dès sa première production, a mélangé le sens et la vie, l’interprétation et la biologie.

Le livre poursuit la biologie de notre histoire, la mise au monde du père, la sexualisation, la naissance du couple, la naissance de l’attachement puis l’apparition du détachement.

De part en part, on y voit mise en évidence l’importance des représentations sur les comportements. On y voit aussi l’importance de la culture et de ses interactions jusque dans le biologique.

Par exemple, à propos de la sexualisation :

La culture, c’est-à-dire les enseignants, les voisins les médias et bien d’autres, participe au façonnement du comportement sexué. Les moniteurs de sport, hommes ou femmes, parlent en regardant beaucoup plus les garçons que les filles. D’une manière générale, les adultes s’adressent plus aux garçons en groupe … et aux filles dans l’intimité.

La communication sensorielle devient très différente selon le fantasme de l’adulte.

Un petit film projeté devant des étudiants montrait un bébé de neuf mois en pleurs. « Pourquoi ce garçon pleure-t-il ? » demandait l’observateur. Les étudiants répondaient : « Parce qu’il est en colère ! »

Un autre groupe, auquel on disait : « Pourquoi cette petite fille pleure-t-elle ? »  répondait : « Parce qu’elle a peur ». La même image avait provoqué une interprétation très différente selon la représentation du stéréotype sexuel, induite par la question.

Cette idée provoquait des réactions comportementales très différentes : les adultes disaient en s’adressant aux bébés-garçons : « Calme-toi un peu, mauvais caractère. Ah, ces garçons, ils veulent être servis tout de suite » alors qu’ils disaient aux bébés-filles : « Calme-toi ma cocotte, ce n’est rien, n’aie pas peur … »

Cette action fantasmatique pourrait expliquer pourquoi les bébés-garçons développent plus d’activités autocentrées et agressives que les bébés-filles : l’action fantasmatique des adultes ne les tranquillise pas !

La notion d’empreinte, longuement abordée, et qui me semble en ligne directe avec le fonctionnement reptilien, révèle une réflexion sur la peur qui nous intéresse :

Cette série d’observations fait apparaître l’idée que la peur et la perte dépendent du sujet, bien plus que de l’objet. Un « raisonnement à l’évidence » dirait que le sujet a peur parce que cet objet est effrayant, ou bien que le sujet souffre parce qu’il a perdu l’objet de son amour.

Un raisonnement éthologique dit au contraire : le sujet a peur parce qu’il a incorporé une catégorie d’objet à laquelle il s’est familiarisé et que l’objet présent lui est étranger.

Nous sommes donc autorisés à dire que les sentiments de peur, d’amour ou de perte résultent de modifications intérieures au sujet. Ce n’est plus l’objet qui fait peur au sujet, comme dans une réflexion issue du modèle mécanique où une cause produit un effet. C’est le sujet qui ressent de la peur pour cet objet qu’il catégorise parmi les objets étrangers parce que, des années auparavant, il a incorporé l’empreinte d’une autre catégorie d’objets auxquels il s’est familiarisé.

Le sujet devient créatif dans la peur, dans l’amour ou dans la perte et pas réactif comme on le croit habituellement : il est devenu craintif parce qu’un chien lui a fait peur … Il est devenu délinquant parce qu’il a manqué d’affection …

Mais cette modification endogène résulte d’une autre conception de la biologie : on ne peut plus penser la biologie en tant que métabolisme à l’intérieur d’un corps isolé du monde. Il s’agit maintenant de métabolismes où l’intérieur incorpore les pressions extérieures pour créer une aptitude.

Cela me semble en phase avec ce que Catherine et Sylvie écrivent dans leur livre :

On pense habituellement que c’est de l’inconnu dont on a peur. Cela est un contresens puisque la peur est fondée sur une mémoire d’un passé douloureux à éviter et sur la conscience d’un avenir qui nous mène à la mort. La peur au présent est donc l’expression de ce choc de savoirs qui nous demande de protéger notre structure. Ainsi donc, nous projetons inévitablement du connu dans un environnement et un avenir à risque.

L’idée débouche aisément sur la notion de croyance, abordée par Cyrulnik :

Les croyances qui aujourd’hui organisent le plus intensément nos destins peuvent se classer en croyances internes et croyances externes.

Les hommes qui croient que leur destin est gouverné par des forces extérieures se retrouvent en bas de l’échelle sociale où ils occupent des postes soumis à l’opinion d’autres hommes. Alors que ceux qui croient en un déterminisme interne, un choix intime de leurs projets d’existence se retrouvent dans des postes à responsabilité, dans des histoires de vie plus libres, moins soumises aux contraintes sociales.

Face aux cris d’un bébé, les mères à « croyance externe » manifestaient un long temps de latence avant de toucher le bébé (caresser, tapoter, prendre aux bras, donner le biberon, etc.). Ce faisant, elles produisaient très peu de paroles à l’adresse du bébé.

Alors que la population de mères à « croyance interne » (celles qui croyaient au déterminisme intime de leur destin) répondaient beaucoup plus vite aux cris du bébé, le touchaient beaucoup plus et surtout produisaient beaucoup plus de paroles.

Notre manière de penser modèle notre manière d’agir et modifie le monde perceptuel du bébé : un bébé qui vit dans un milieu où l’on croit aux déterminismes externes se développe dans un environnement sensoriel froid, à faible rescousse comportementale, à faibles interactions parolières.

Alors qu’un bébé né dans un milieu où l’on croit à un déterminisme interne, où l’on pense que les décisions peuvent gouverner nos vies, où l’on croit à la liberté, se développe dans un monde sensoriel chaud, où la proximité des contacts, des stimulations auditives, olfactives et tactiles va épanouir ses comportements et ses métabolismes.

Voilà peut-être de quoi nous faire réfléchir sur les sources de notre difficile équilibre sécurité/liberté, appartenance/différence et désir-harmonie/initiative-solitaire.

La notion d’empreinte livre aussi une lecture du syndrome de Stockholm (schéma paradoxal de comportement lors d’une prise d’otages) :

La sensation de l’imminence de la mort provoque une sidération émotive totale. Mais en quelques secondes, s’organise une phase stable où l’otage découvre son dominant tout-puissant. Commence alors l’interaction des deux personnalités. Il ne faut pas que le ravisseur soit brutal ou incohérent ; il lui suffit d’être décidé et rassurant. Il doit donner le code de survie : « Si vous faites ça, il ne vous arrivera rien ». Le dominé, dont la conscience est entièrement captivée par cette présence, ressent alors une impression forte et rassurante.

L’hyper-vigilance attentive du dominé crée les conditions les meilleures pour la réceptivité d’un évènement. Le dominant prend la fonction tranquillisante et impressionnante qui caractérise l’objet d’empreinte.

… Cette série de données me permet d’illustrer une idée : une émotion intense peut créer un moment de grande réceptivité à un objet d’empreinte. Le récepteur et le marqueur peuvent se rencontrer et tisser ensemble un lien affectif.

Les amoureux, lors de leur coup de foudre, les mystiques lors de leur révélation, et les foules, lors de leurs cérémonies extatiques, ne nous disent pas autre chose.

En de nombreux passages de son livre, Cyrulnik rappelle à quel point l’observation n’est pas une perception neutre, qu’il s’agit d’un acte de création qui parle beaucoup plus de l’inconscient de l’observateur que du sujet observé.

Une illustration frappante en est fournie avec le cas d’un jeune homme de seize ans, qui apparut  en 1828 au 4ème escadron du régiment de chevau-légers de Nuremberg, dont la posture était tellement maladroite qu’il ne savait pas marcher et qui ne savait pas non plus parler :

Le capitaine auprès duquel on le conduisit d’abord fut le premier observateur, militaire donc. Il écrit : « On simula des passes d’armes et des estocades à l’aide d’un sabre nu pour contrôler ses réactions. Il resta impassible. On déchargea vers lui un pistolet ou quelques autres armes à feu. Il ne sembla pas non plus soupçonner le moins du monde qu’on puisse lui vouloir le moindre tort ».

Plus tard, le docteur Osterhausen rédigea un rapport dans le langage médical de son époque, caractérisé par l’impérialisme anatomique : « … le tendon de la rotule est divisé et les deux tendons des muscles vastes, interne et externe, longent séparément la jambe de part et d’autre du tibia pour s’attacher … »

Alors le professeur Daumer, connu pour sa bienveillance et son « cœur humain » fut appelé à la rescousse. On le chargea de l’instruction de l’infortuné jeune homme. Le professeur dressa une riche table, avec des viandes et beaucoup de bière, puis força le jeune homme à tout avaler. Ce dernier s’endormit aussitôt, repu et saoulé. Le bon professeur nota alors «  … sur cette brute animale, un bien curieux effet de la viande ».

 L’une des conclusions de l’ouvrage ne dit pas autre chose :

Il y a longtemps que je n’avais pas fait rire avec le mot psychologie. J’ai remarqué que dans certains milieux, ce mot possède une grande vertu hilarante. Je l’ai donc prononcé dans un service de néo-natalogie avec le succès habituel, mais non espéré.

Certains ont ri, et m’ont expliqué qu’un prématuré de six mois était plus proche du biologique que du psychologique. Il était sous-thalamique, autant dire sans cerveau, sans mémoire, sans parole. Un produit biologique, on vous dit.

Alors j’ai compris pourquoi dans certains hôpitaux les nouveau-nés sont enveloppés dans une feuille d’aluminium, comme le jambon de ma charcutière. On n’enveloppe pas une personne dans une feuille d’argent, on l’habille avec les vêtements de sa culture. C’est évident.

Jusqu’au jour où nous avons enregistré les cris des prématurés et les avons portés à l’analyseur de fréquence du laboratoire. L’ordinateur nous a rendu une feuille de papier argenté (elle aussi) sur laquelle il avait transformé le cri en image montagneuse : les basses fréquences à gauche, les hautes fréquences à droite.

En établissant une corrélation entre la structure des cris et les variations de l’environnement nous avons rendu observable l’évènement suivant : toute variation de l’environnement augmente la composante aiguë des cris. Il suffit de changer le tissu de la tête de lit ou de faire approcher un médecin réanimateur pour que l’ordinateur transforme le cri du bébé en un dessin plein de pics aigus.

Les prématurés réagissent vivement à toute variation de l’environnement. Ce qui implique qu’ils y sont très sensibles et qu’ils possèdent une mémoire à court terme qui leur permet de reconnaître celui qui régulièrement leur pique une aiguille dans l’artère fémorale.

L’évidence n’est pas évidente ! Nous avons des yeux pour voir ce que nous pensons.

L’évidence est une perception sélective, organisée comme une représentation.

D’où la nécessité du travail d’observation pour déjouer le piège que nous construisons pour nous y enfermer.

A la fin de son ouvrage, Cyrulnik se demande pourquoi conclure. Ce pourrait être au moyen d’une phrase définitive qui permettrait de clore dix années de recherches. Il faudrait trouver l’interrogation merveilleuse qui permettrait de souligner l’importance de l’attachement, et sa fragilité.

Cyrulnik bute pour conclure parce que les conclusions ne sont jamais concluantes, jamais closes. C’est pourquoi il termine en disant :

Je pense qu’avant de lire ce livre, vous aviez les idées claires. J’espère maintenant qu’elles sont confuses, car il faut douter, croyez-moi !

Catherine et Sylvie n’écrivent-elles pas :

Face à l’évènement, nous filtrons surtout les informations auxquelles nous savons pouvoir répondre et évitons les autres. Il y a échange d’informations entre nos perceptions et sensations internes, suivi d’un choix automatique à ne traiter que les informations garantes d’adaptations possibles, car mémorisées, mais aussi évitement des informations intraitables car ne correspondant pas à des repères connus.

Que cela nous aide à prendre de la distance vis-à-vis de nos certitudes !